Rendez-vous manqués en altitude ? La myrtille à l’heure du changement climatique

Depuis plus de vingt ans, le CREA Mont-Blanc et ses bénévoles observent le rythme des saisons en montagne : quand les arbres bourgeonnent, quand les grenouilles pondent, quand les mésanges noires nichent… Ce rythme du vivant, c’est ce qu’on appelle la phénologie. Facilement observables et très sensibles aux variations climatiques, ces rythmes peuvent, lorsqu’ils se dérèglent, affecter les écosystèmes à différentes échelles — de la distribution spatiale des espèces à leurs interactions. Un paramètre central pour quiconque s’intéresse aux effets du changement climatique, notamment en montagne.



Or, ces rythmes ne se dérèglent pas tous à la même vitesse.

Certains arbres fleurissent de plus en plus tôt, comme le noisetier, tandis que d’autres débourrent de plus en plus tard, comme l’épicéa.

La grenouille rousse, elle, pond plus tôt qu’avant aux basses altitudes, mais plus tard en altitude.

Ces décalages, variables selon les espèces et les milieux, ont été documentés à large échelle dans les Alpes européennes par Vitasse et ses collègues, qui ont synthétisé les résultats de nombreuses études scientifiques sur le sujet.
(Vitasse et al., 2021)

Mais que se passe-t-il quand des espèces qui interagissent les unes avec les autres ne se décalent pas au même rythme ? Proies et prédateurs, hôtes et parasites, fleurs et pollinisateurs — chaque interaction peut se retrouver désynchronisée. C’est à ce dernier type d’interaction que s’intéresse notre projet SoPhéno* à travers une espèce emblématique des desserts d’altitude, la myrtille, et ses pollinisateurs, les bourdons.

*Le projet SoPhéno a débuté en juin 2024 et se poursuivra jusqu’en décembre 2027. Porté par le CREA Mont-Blanc et la Maison de la Météo et du Climat des Alpes du Sud, le projet est financé par les fonds européens FEDER Massif Alpes 2021-2027 et cofinancé par le Fonds National d’Aménagement et de Développemment du Territoire (CIMA).
À lire : notre précédent article de blog autour du projet SoPhéno

🫐 Pourquoi avoir choisi la myrtille ?
Elle est partout. De 400 m à presque 3000 m d’altitude dans les Alpes françaises — un beau gradient altitudinal pouvant présenter une large diversité de conditions climatiques, avec des évolutions contrastées. (Données du Conservatoire Botanique National Alpin)
Elle est facile à surveiller. Peu de risque de confusion avec d’autres espèces, des fleurs bien visibles mais attention, elles s’ouvrent sur une fenêtre très courte en début de printemps : il faut donc être au rendez-vous !
Ses pollinisateurs sont connus. Ce sont principalement les bourdons — et ça tombe bien on a un spécialiste bourdons, Colin Van Reeth – dans l’équipe du CREA Mont-Blanc ! (Bartholomée et al., 2024)
L’impact d’un rendez-vous raté est mesurable. Elle dépend des pollinisateurs pour se reproduire, les conséquences d’une asynchronie entre floraison et pollinisateurs sont donc quantifiables via la production de graines. (Olsen et al., 2022)
Elle est centrale dans son écosystème. Ses fruits nourrissent renards, oiseaux et micromammifères. Et les landes, dans lesquelles on la retrouve, gagnent du terrain, colonisant peu à peu les pelouses d’altitude. (Vanneste et al., 2026)
C’est donc un super modèle !

Comme le montre la figure de Vitasse et ses collègues, plantes et insectes ne se décalent pas au même rythme face au changement climatique. L’hypothèse du projet : ce décalage existe aussi entre la myrtille et ses pollinisateurs, les bourdons — et un écart de quelques jours entre la floraison et la pollinisation pourrait avoir un impact sur la production de fruits et de graines des myrtilles. 
Les premiers ingrédients (de notre tarte aux myrtilles hihi) de la démarche scientifique sont réunis : une question scientifique, un modèle d’étude, des hypothèses… Il ne manque plus qu’une chose : aller sur le terrain pour récolter des données et pouvoir vérifier tout ça ! Mais comment suivre à la fois la floraison de la myrtille et l’activité des bourdons ?

Pour tester nos hypothèses, il est nécessaire de suivre :

1) la phénologie de floraison des myrtilliers 
2) la phénologie d’activité des bourdons 
3) la production de fruits et graines de myrtille

1) La phénologie de floraison des myrtilliers
Pour suivre la floraison des myrtilles, pas de satellite ni de caméra time-lapse — trop imprécis pour ce qu’on cherche. On préfère l’observation directe sur le terrain, avec des observateur·ices qui reviennent régulièrement sur les mêmes sites tout au long de la saison, et comptent les fleurs – en boutons, ouvertes, ou fanées. Bien sûr il serait trop lourd de tout compter, on se concentre donc sur un échantillon représentatif de chaque site, avec un comptage dans dix carrés de 40 x 40 cm, qu’on appelle des quadrats. Un instantané précis de l’avancement de la floraison, répété au fil des semaines. C’est le principe du programme de sciences participatives Floraison d’Altitude. En 2025, 16 sites ont été suivis dans le massif du Mont-Blanc et 3 dans les Écrins.
Petit dernier de nos programmes de sciences participatives, Floraison d’Altitude est aussi celui qui a le plus besoin de vous ! Avouons-le : après deux saisons à arpenter les mêmes sentiers d’altitude, notre chercheur Colin murmure à l’oreille des bourdons et notre chercheuse Ninon parle aux myrtilles. Il est temps de leur envoyer du renfort !

2) La phénologie d’activité des bourdons
Pour les bourdons, bien plus mobiles que les myrtilliers, impossible de poster un·e observateur·ice sur chaque site assez longtemps pour avoir une image fiable de leur activité. La solution : des micros. Des capteurs acoustiques passifs sont installés sur les sites d’étude et enregistrent en continu les sons environnants — bourdonnements mais aussi vent, voix, hélicoptères… Des algorithmes se chargent ensuite de faire le tri et d’isoler les sons qui nous intéressent, ceux des pollinisateurs.
Le saviez-vous ? Les bourdons ont une signature acoustique très précise quand ils visitent certaines plantes, notamment les myrtilles. On peut facilement distinguer leur “buzz” de vol, de leur “buzz” de pollinisation.  

3) La production de fruits et graines de myrtille
Ces deux protocoles permettent de savoir si la myrtille et les bourdons sont bien au rendez-vous en même temps. Mais pour mesurer les conséquences d’un éventuel décalage, il faut aussi récolter des myrtilles sur les sites d’études et les disséquer pour compter les graines qu’elles contiennent. Des graines bien formées signent une pollinisation réussie. Des graines rabougries, au contraire, trahissent un rendez-vous raté entre la fleur et son bourdon.
Avez-vous déjà vu une graine de myrtilles au microscope ?

Maintenant oui !
Dissection de myrtilles par Ninon Fontaine, reine des myrtilles – chargée de recherche SoPhéno

Ce que nous disent les premiers résultats
Les données sont récoltées, place aux analyses ! (Ninon est aussi reine sur le logiciel d’analyse R en plus de reine des myrtilles).
La première étape consiste à transformer les comptages de fleurs et de fruits en dates phénologiques clé — par exemple, le jour où 50 % des fleurs sont ouvertes, ou le jour où 50% des fruits sont mûrs. Ces dates peuvent ensuite être comparées d’un site à l’autre, et reliées à des paramètres comme l’altitude.

En 2025 dans le massif du Mont-Blanc, en montant de 100 m en altitude, on trouve des myrtilles avec 4.9 jours de retard sur la floraison et 3.5 jours de retard sur la maturation des fruits. Autrement dit, plus on monte, plus la saison démarre tard. Cela correspond aussi à une durée de maturation des fruits plus rapide en altitude, de 1,4 jours par 100 m : la belle saison étant plus courte, les chances d’avoir des fruits mûrs avant la fin de l’été sont ainsi augmentées. Avec les quelques observations obtenues lors des tests du protocole l’année précédente, on peut aussi estimer qu’il y avait 3 semaines d’avance pour la maturation des fruits en 2025 par rapport à 2024 !

Bien sûr, tous les points ne sont pas parfaitement alignés sur cette figure. Cette variabilité peut-être liée à des facteurs autres que l’altitude : l’exposition, l’ensoleillement, la date de déneigement, etc. Dans la suite de ces analyses, nous allons aussi creuser l’effet de ces facteurs sur la saisonnalité des myrtilliers !

Du côté des graines, c’est très variable : entre 34 et 119 graines dans une unique myrtille, avec une moyenne de 68 graines par fruit ! L’analyse des enregistrements acoustiques – qui permettra de relier l’activité des bourdons à la production de fruits – est en cours… La suite dans un prochain article de blog !

Et maintenant ? 
L’étude ne fait que commencer : les données s’accumulent, les analyses continuent, et les premières tendances se dessinent. Pour cette saison 2026, les capteurs acoustiques sont de nouveau en place, les myrtilliers redémarrent et leur floraison est suivie par l’équipe du projet et des citoyen·nes bénévoles, et les fruits seront de nouveau comptés et disséqués. Une deuxième année de données précieuse qui permettra de confirmer (ou non) les premières tendances.
Et 2026 s’annonce particulièrement intéressante ! Enneigement important en altitude mais fonte rapide, gel à basse altitude alors que les myrtilliers avaient déjà démarré sous l’effet des coups de chaleur… Le gradient altitudinal sera-t-il accentué ? Les myrtilles seront-elles aussi abondantes qu’en 2025 à basse altitude, là où une partie des fleurs a gelé ? Réponses en fin de saison ! 

Pour contribuer à ce projet de recherche du CREA Mont-Blanc, vous pouvez participer aux suivis via le programme Floraison d’Altitude 🫐

Plusieurs sites sont à repérer sur notre page Contribuer et nos myrtilles ont bon goût en matière de paysages.

Et une fois vos comptages terminés, personne ne vous empêche de grignoter quelques myrtilles – c’est même presque de la science.
(Allez juste un peu plus loin que nos placettes identifiées !!)


Les myrtilles vous attendent — à vous de ne pas manquer le rendez-vous !

Bibliographie

Bartholomée, O., Björnberg, J., Smith, H. G., Kendall, L., 2024. Pollinator effectiveness and pollination dependency of bilberry (Vaccinium myrtillus) in Swedish hemi-boreal forests, Journal of Pollination Ecology, 36, 135–143. doi: 10.26786/1920-7603(2024)791. 

Olsen, S. L., Evju, M., Åström, J., Løkken, J. O., Dahle, S., Andresen, J. L., Eide, N. E., 2022. Climate influence on plant–pollinator interactions in the keystone species Vaccinium myrtillus, Ecology and Evolution, 12, 5, e8910. doi: 10.1002/ece3.8910. 

Vanneste, T., Pauli, H., Dullinger, S., Graae, B. J., Abdaladze, O., Alonso, J. L. B., Andrews, C., Barančok, P., Bardy-Durchhalter, M., Blondeel, H., Carnicero, P., Corcket, E., Dick, J., Fernández-Calzado, R., Ghosn, D., Gigauri, K., Hilpold, A., Jiménez, J. J., Kazakis, G., Lorite, J., Meineri, E., di Cella, U. M., Palaj, A., Petey, M., Petraglia, A., Pușcaș, M., Randin, C., Rixen, C., Rossi, G., Stanisci, A., Turtureanu, P. D., Varricchione, M., Vittoz, P., von Büren, R. S., Winkler, M., Wipf, S., Verheyen, K., De Frenne, P., 2026. Widespread Shrubification on European Mountain Summits, Global Change Biology, 32, 3, e70786. doi: 10.1111/gcb.70786. 

Vitasse, Y., Ursenbacher, S., Klein, G., Bohnenstengel, T., Chittaro, Y., Delestrade, A., Monnerat, C., Rebetez, M., Rixen, C., Strebel, N., Schmidt, B. R., Wipf, S., Wohlgemuth, T., Yoccoz, N. G., Lenoir, J., 2021. Phenological and elevational shifts of plants, animals and fungi under climate change in the European Alps, Biological Reviews, 96, 5, 1816–1835. doi: 10.1111/brv.12727. 

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