SoPhéno : un projet au croisement des disciplines

Crédit photo : Océane Anty. Sortie aquarelle « Peindre l’automne », organisé par le CREA Mont-Blanc et Patagonia, avec l’artiste Georges Saladin.

Allier sociologie et phénologie : le pari SoPhéno ! 

En novembre dernier, les acteur·ices du projet SoPhéno se sont retrouvé·es à Lyon pour le premier COPIL (comité de pilotage) du projet. L’occasion d’explorer la biodiversité à travers des prismes variés : sciences participatives, phénologie, bioacoustique… et même littérature !

Le projet SoPhéno a débuté en juin 2024 et se poursuivra jusqu’en décembre 2027.
Porté par le CREA Mont-Blanc et la Maison de la Météo et du Climat des Alpes du Sud, le projet est financé par les fonds européens FEDER Massif Alpes 2021-2027 et cofinancé par le Fonds National d’Aménagement et de Dévelopmment du Territoire (CIMA)
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Le projet SoPhéno est un projet au croisement de différentes disciplines, qui a plusieurs objectifs. Le premier, c’est le « So », l’aspect socio : nous souhaitons évaluer l’effet transformateur des sciences participatives. Le second, c’est le « Pheno », l’aspect phénologie : nous cherchons à comprendre les conséquences des changements climatiques sur les interactions entre espèces, en particulier sur les interactions plantes-pollinisateurs. Ce projet a notamment vu le jour grâce à de très beaux jeux de données issus de notre programme de sciences participatives Phénoclim, qui nous permettent d’aborder des questions aussi intéressantes et variées que celles-ci !

Lors du COPIL, nous sommes revenu·es sur le projet donc, mais nous avons aussi eu plusieurs présentations traitant de sujets pouvant nourrir nos réflexions (et les vôtres) en lien avec ces thématiques ! C’est pourquoi aujourd’hui, nous vous proposons un petit panorama des ces présentations, traitant d’expériences de nature, du rôle d’apprentissage des sciences participatives, de phénologie des myrtilles en Norvège et de méthodes alternatives non létales pour le suivi des insectes !

Les présentations « So » !

Crédit photo : Océane Anty. Au détour d’une mare sur notre protocole « compte-ponte » avec nos bénévoles à Vallorcine.

Imaginaire, expériences de nature et engagement
Par Anne-Caroline Prévot – Directrice de recherches au CESCO (CNRS-MNHN-SU) en biologie et psychologie de la conservation

La première conférence de la journée nous a invité à réfléchir à la manière dont nos expériences de nature façonnent notre rapport au vivant… et notre envie d’agir pour le protéger.

Commençons par un constat : nos modes de vie changent, nous passons de plus en plus de temps à l’intérieur, l’accès aux espaces verts est inégal selon les territoires et les milieux sociaux, les propositions pour jouer dehors sont standardisées, et la nature n’est pas toujours perçue comme « rentable ». Dans ce contexte, le lien sensible que nous entretenons avec le vivant se détériore.

Anne-Caroline Prévot, sur base d’une littérature existante, propose une cartographie des expériences de nature :

  • Les expériences directes (en pleine nature) : elles reposent sur des contacts spontanés avec le vivant, par exemple lors d’une balade en forêt ou d’une observation improvisée d’un bourdon en pleine pollinisation.
  • Les expériences indirectes : avec l’intervention d’humain·es (par exemple les zoos), organisées et encadrées, souvent médiées par des humains.
  • Les expériences vicariantes : elles se vivent de manière plus symbolique, à travers des images, des récits, des représentations. 

Anne-Caroline s’est particulièrement concentrée sur les expériences vicariantes, qui répondent pleinement à la problématique actuelle du mode de vie citadin. Elle a notamment travaillé sur l’importance de l’imaginaire, exploré à travers l’étude de romans de trois autrices parmi les plus lues en France (Aurélie Valognes, Virginie Grimaldi et Mélissa Da Costa). Étudier comment est présentée la nature dans ces récits et comment les lecteurs et lectrices la perçoivent peut permettre d’évaluer dans quelle mesure la littérature façonne nos émotions, nos représentations et notre sensibilité à la nature. Lire un roman où les paysages, les animaux et les plantes occupent une place importante pourrait constituer une véritable expérience de nature, même sans sortir de chez soi. Ces expériences mobilisent des dimensions symboliques et émotionnelles essentielles qui peuvent influencer notre manière de percevoir le vivant et *pourraient*, à terme, encourager – ou freiner – l’engagement en faveur de sa protection.

Cette réflexion éclaire un autre constat : lorsque les individus manquent d’expériences personnelles de nature, leur sensibilité environnementale diminue, tout comme leur motivation à se mobiliser pour la protéger. La sensibilisation ne peut donc pas reposer uniquement sur la transmission de faits scientifiques : comprendre les données et les mécanismes écologiques est indispensable, mais cela ne suffit pas toujours à susciter le passage à l’action. Les dimensions sociales, culturelles et émotionnelles jouent un rôle tout aussi déterminant dans la construction du lien au vivant.

Sciences participatives, apprentissage et émerveillement
Par Baptiste Bedessem – Chargé de recherches au LISIS (INRAE) en sciences et recherches participatives

La deuxième présentation a exploré les liens entre sciences participatives, apprentissage et émerveillement, à travers l’analyse des commentaires anonymisés des participant·es au programme Spipoll, dédié au suivi photographique des insectes pollinisateurs. La participation ne se limite pas à l’observation ou à la collecte de données : elle transforme progressivement la manière dont les participant·es comprennent et pratiquent leur suivi. 

Dans cette étude, une cartographie des commentaires a été réalisée. On distingue tout d’abord des commentaires très liés à l’apprentissage, à la démarche scientifique. L’analyse de ces commentaires révèle deux choses. 

  • Premièrement, on se rend compte que la participation à Spipoll favorise le développement de différents types de savoirs. Les participant·es acquièrent non seulement des connaissances naturalistes, comme l’identification des espèces, mais aussi des savoirs procéduraux : poser des questions de recherche, formuler des hypothèses, suivre un protocole et interpréter collectivement les observations. Ces apprentissages vont ainsi au-delà de la simple accumulation de connaissances et permettent de se familiariser concrètement avec la démarche scientifique… un peu comme des chercheur·ses en herbe ! 
  • Deuxièmement, l’analyse de la nature des commentaires par participant·e montre une vraie évolution et acquisition de savoir au cours du temps ! Cependant, cette évolution reste individuelle : elle ne tire pas l’ensemble de la communauté, et les contributeur·ices de courte durée ne changent pas leur manière de participer simplement en côtoyant des participant·es plus expérimenté·es. La participation s’accompagne également d’une sensibilité accrue aux cycles naturels. Plus les participant·es s’investissent dans le programme ou dans les échanges en ligne, plus ils et elles développent une familiarité avec les rythmes saisonniers.

D’autre part, la cartographie des commentaires révèle l’importance de la dimension sociale et émotionnelle des interactions. En effet, parmi les trois thématiques les plus fréquemment abordées, deux relèvent directement des registres émotionnels et relationnels. Plus de la moitié des commentaires expriment ainsi soit de l’admiration face aux insectes et photographies observés (33,9 %) soit des formes de conversations amicales entre participant·es (18,5 %). L’identification n’arrive qu’en seconde position avec 20,4% des commentaires. 

Ces chiffres montrent que les sciences participatives ne sont pas seulement des espaces d’apprentissage, mais peuvent aussi être des lieux de socialisation et d’expression émotionnelle. Elles combinent savoirs scientifiques, échanges et émerveillement.

Vous aussi, vous souhaitez partager vos dernières photos et émerveillements en nature avec d’autres participant·es ? Rejoignez la nouvelle communauté WhatsApp du CREA Mont-Blanc : https://chat.whatsapp.com/BTwjRz9FoLUB9jnHrO8BwC

Les présentations « Pheno » !

Crédits photos : Jérémy Froidevaux. Journées de terrain dans le massif du Mont-Blanc, à l’écoute des bourdonnements…

Phénologie des myrtilles en Norvège
Par Mark Gillespie – Chercheur invité à l’Université d’Aarhus (Danemark) au département “Ecoscience – Biodiversity and Conservation”

La troisième présentation portait sur l’influence du climat, de l’herbivorie et du changement climatique sur la phénologie de la myrtille dans les écosystèmes boréaux.

Dans son étude menée dans les montagnes Storehaugfjellet en Norvège, Mark montre que l’augmentation des températures entraîne une floraison plus précoce de la myrtille. Toutefois, d’autres facteurs écologiques peuvent impacter la floraison, notamment l’herbivorie. Lorsque la pression des herbivores est forte, la floraison est retardée : la plante mobilise davantage ses ressources vers des mécanismes de défense, au détriment de la reproduction. Autre fait assez remarquable : il semblerait qu’il y ait une forme de communication chimique entre les plantes, de transmission de la réponse défensive ! En effet, lors de ces analyses, Mark et ses collègues ont mis en évidence que lorsqu’un plant de myrtille est traité avec un produit qui simule l’herbivorie, non seulement celui-ci présente des mécanismes de défense, mais c’est aussi le cas pour les plants environnants, présents dans un périmètre d’environ 5 m de rayon !

Ces résultats soulignent la complexité des réponses phénologiques, qui ne peuvent être expliquées uniquement par les variations de température, mais résultent d’interactions entre facteurs dits abiotiques (liés à l’environnement, indépendants des êtres vivants, par exemple les conditions climatiques) et biotiques (c’est-à-dire relatifs aux autres êtres vivants).

On cherche des observateur·rices pour ce printemps/été ! Si vous aimez parcourir la montagne et prendre le temps de vous arrêter compter quelques myrtilles au passage, rejoignez l’équipe Floraison d’Altitude pour nous aider : https://spot.creamontblanc.org/programmes/floraison-altitude

Projet BumbleBuzz : Vers un suivi acoustique des bourdons
Par Jérémy Froidevaux – Maître de conférences au laboratoire Chrono-Environnement (CNRS-UFC) en biologie de la conservation et bioacoustique

La dernière présentation portait sur le développement de méthodes bioacoustiques innovantes pour le suivi des pollinisateurs. Vous n’êtes sans doute pas passés à côté, on observe ces dernières années une diminution drastique du nombre d’insectes, comme en témoignent très certainement vos pare-brise immaculés, mais aussi et surtout toute une littérature scientifique. Face à ce déclin, il est essentiel de repenser les méthodes de suivi, actuellement invasives, et très souvent létales si l’on veut pouvoir identifier les espèces observées… C’est pourquoi les approches bioacoustiques offrent de nouvelles perspectives réjouissantes, permettant un suivi non invasif, non létal, et standardisé ! On vous explique.

Le protocole repose sur plusieurs étapes complémentaires. 

  • Première étape : on installe des enregistreurs, à la fois dans des conditions in natura, mais aussi dans des environnements semi-contrôlés (par exemple dans des petites tentes où on lâche les bourdons), pour obtenir une bibliothèque de sons de référence pour chaque espèce. La contextualisation de ces enregistrements est indispensable, car les bourdonnements pourraient varier fortement au sein d’une même espèce en fonction de la caste, de la taille corporelle, du comportement (vol ou pollinisation) et de l’état des ailes. Ces facteurs imposent la constitution de nombreux réplicas pour chaque espèce : à ce jour, plus de 5 000 bourdonnements pour 25 espèces ont été analysés ! 
  • Une fois ces enregistrements effectués, ils peuvent ensuite être utilisés pour développer et tester des algorithmes de détection et de classification des bourdonnements. Autrement dit, les bourdons ont une signature sonore : grâce aux nombreux enregistrements par espèce, on peut extraire les composantes communes des enregistrements, et ainsi relier ces composantes aux espèces concernées et aux comportements concernés (vol ou pollinisation). Ainsi, une partie des enregistrements sert à entraîner les algorithmes : c’est la phase d’apprentissage. 
  • La dernière phase est la phase de test : on va cette fois réaliser des tests de terrain (sur le massif du Mont-Blanc et en Ecosse dans le cadre de cette étude), où l’on enregistre à nouveau des sons, on les mets dans l’algorithme, et on regarde s’il est capable de nous donner la bonne espèce et le bon comportement, tel qu’observé sur le terrain. Cela permet de valider l’approche et de vérifier sa robustesse dans des conditions variées.

Cette approche illustre ainsi la complémentarité entre écologie, sciences participatives et intelligence artificielle, en contribuant à enrichir la compréhension des interactions plantes–pollinisateurs et des dynamiques écologiques, tout en laissant nos précieux petits pollinisateurs virevolter dans nos belles prairies alpines ! 

Le mot de la fin

Les quatre présentations illustrent la richesse et la diversité des approches scientifiques mobilisées par SoPhéno. Comme le soulignent les étudiant·es du master Recherches en commun et Transitions territoriales (RCT), qui ont pu assister au COPIL, ces interventions permettent de comprendre comment la recherche scientifique, les outils technologiques et la participation citoyenne contribuent à la connaissance et à la protection de la biodiversité, malgré des approches très différentes. Elles révèlent également que les crises environnementales imposent de multiplier les formes de connaissance, en combinant expertise scientifique et participation citoyenne, et que le savoir n’est jamais neutre, mais construit collectivement à travers des choix méthodologiques, des outils techniques et des débats sociaux.

Un autre point transversal mis en avant par les étudiant·es est la manière dont les conférences traitent du lien entre humains et non-humains. Observer des plantes sensibles au changement climatique, des bourdons en déclin, ou encore les participant·es eux-mêmes en interaction avec la nature, permet de comprendre que nous faisons partie de relations écologiques complexes, dont nous dépendons et que nous transformons. Comme le résument les étudiant·es :

Globalement, pour les quatre conférences, nous pouvons remarquer une volonté commune de s’inscrire dans le réel, que ce soit par le prisme des récits, des interactions sociales ou des données écologiques. Pourtant, leurs visées divergent : transformer les imaginaires et agir sur les discours/récits (Anne-Caroline Prévot), comprendre les apprentissages collectifs sous-jacents éventuels au cours d’un programme de recherche participatif (Baptiste Bedessem), étudier un sujet de recherche déconfiné en se rendant sur le terrain tout en conservant une manière de faire science somme toute « classique » (Mark Gillespie et Jérémy Froidevaux).

Ces réflexions confirment que SoPhéno s’inscrit au cœur d’une démarche interdisciplinaire et réflexive, où écologie, sociologie, technologies et participation citoyenne se rencontrent pour mieux comprendre les dynamiques écologiques et le lien des individus à la nature, tout en explorant les effets transformatifs de leur participation.

Pour en savoir plus sur le projet : https://creamontblanc.org/fr/sopheno-phenologie-sociologie-science-participative/

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