Activités récréatives en montagne : quelle vision des acteurs et actrices du territoire ?

Trek autour du massif des Fiz. Crédit photo : Maëlys Boënnec.

Fréquentation humaine en montagne : au cœur du projet IntForOut

Vous n’avez pas pu passer à côté de l’engouement des dernières années pour les activités de plein air en montagne. Dans nos vallées, le mythique Tour du Mont Blanc fait carton plein tous les étés et demande sans cesse de démultiplier les offres et les aménagements. Le mondialement célèbre UTMB explose les records et attire chaque année de plus en plus de participant·es.

Cet engouement, amplifié après la crise sanitaire de 2020, raconte une partie de l’histoire actuelle de nos territoires de montagne, en pleine transformation. Les changements climatiques modifient les écosystèmes et les conditions de pratique des activités de plein air, tandis que la fréquentation humaine augmente, portée par l’allongement des saisons touristiques et un désir grandissant de nature (1, 2). Dans le même temps, les pratiques se diversifient, multipliant les usages, mais aussi les pressions sur les milieux. En effet, cette augmentation de la fréquentation humaine n’est pas sans conséquence sur les écosystèmes vivants traversés par les pratiquantes et pratiquants des activités de plein air (3—5).

Dans ce contexte, les décideurs locaux doivent composer avec des objectifs parfois contradictoires, comme développer un tourisme quatre saisons tout en préservant la biodiversité. Ces décisions devraient pouvoir s’appuyer sur des résultats scientifiques robustes, capables de rendre compte finement de l’état de la biodiversité et de ses interactions avec les activités humaines.

Cependant, pour l’heure, les données restent souvent fragmentées, disponibles à des échelles spatiales ou temporelles très hétérogènes, ce qui les rend très difficiles à analyser. C’est précisément ce que le projet IntForOut (Intégration de données spatiales multi-sources pour la surveillance des écosystèmes soumis à la pression des activités de loisirs en extérieur), financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), cherche à dépasser, en intégrant des données multi-sources sur les activités humaines, la biodiversité et les écosystèmes.

Le projet IntForOut est coordonné par l’équipe MEIG (Médiation et Enrichissement de l’Information Géographique) du laboratoire LASTIG (Laboratoire en sciences et technologies de l’information géographique), en partenariat avec le LIFAT (Laboratoire d’Informatique Fondamentale et Appliquée de Tours), le LECA (Laboratoire d’Écologie Alpine) et le CREA Mont-Blanc (Centre de Recherche sur les Écosystèmes d’Altitude). Le CREA Mont-Blanc bénéficie également du  soutien financier de la Fondation Sidas World.

Les 12 et 13 janvier derniers, le CREA Mont-Blanc a accueilli le consortium du projet à l’Observatoire du Mont-Blanc, à Chamonix. À cette occasion, chercheur·euses, gestionnaires d’espaces naturels, collectivités et acteur·ices du territoire se sont réuni·es pour partager constats et besoins en connaissance sur la fréquentation des espaces naturels. Lors de cette matinée de conférences et présentations, nous avons reçu Christelle Bakhache (Asters, Conservatoire d’espaces naturels de Haute-Savoie), Emmanuelle Henry-Amar (Communauté de communes de la cvallée de Chamonix Mont-Blanc), Aurélie Conrozier-Esteva (Compagnie du Mont-Blanc), et Félicien Tenas (thèse CIFRE au sein de l’UTMB Group, hébergée par le laboratoire EDYTEM, Université Savoie Mont-Blanc).

Cet article propose un panorama des constats et enjeux rapportés lors de cette rencontre… On vous emmène.

Un territoire attractif, des usages multiples

La Haute-Savoie est un territoire très attractif, où de nombreuses activités de plein air se concentrent sur des espaces parfois restreints. Randonnée, ski de randonnée, VTT, trail, parapente, alpinisme, bivouac ou autres événements sportifs coexistent, avec des enjeux associés. 

Le trail par exemple est une pratique en plein essor : en France, on compte plus de 5 000 événements, qui se déclinent selon des formats, des distances et des contextes très divers.. La vallée de Chamonix fait figure de haut lieu de l’ultra-trail, et concentre ainsi une grande majorité des courses et notamment des courses nocturnes, bien que ces dernières restent assez rares à l’échelle française (6). 

D’une manière générale, on note une augmentation annuelle moyenne de la fréquentation de l’ordre de 10 à 12 %, avec toutefois de fortes variations selon les sites. Un constat d’hétérogénéité dans la répartition des flux corroboré par plusieurs intervenantes : au niveau des remontées mécaniques par exemple, on observe une augmentation en volume côté Brévent / Flégère, tandis que du côté du Col de Balme la tendance semble stable voire en baisse.

Parmi les sites les plus fréquentés, on retrouve notamment les lacs d’altitude (comme le Lac Blanc, les lacs des Chéserys, de Pormenaz), les alpages, les sentiers des GR (Aiguilles Rouges, Balme, Montenvers) ou encore les abords des refuges (Bellachat, la Flégère). À titre d’exemples, l’écocompteur du Lac Blanc — un dispositif permettant de mesurer les passages de randonneurs, trailers, vététistes…  sur les sentiers — a enregistré environ 130 000 passages entre juin et octobre 2025. Au col du Bonhomme, la fréquentation a presque doublé entre 2023 et 2025, atteignant 90 000 passages cette dernière année (7).

Les profils des pratiquant·e·s sont aussi très variés (8). Des profils débutants fréquentent massivement certains sites emblématiques, comme le cirque du Fer-à-Cheval, qui accueille environ 100 000 visiteur·ices par an. D’autres profils, plus “hédonistes” — dont le plaisir est la principale source de motivation —,  parcourent des itinéraires comme le Tour du Mont-Blanc, avec environ 70 000 passages entre juin et octobre 2025 (7). À l’autre extrême, des profils aventuriers ou compétiteurs restent minoritaires en nombre, mais peuvent avoir un impact important du fait d’une pratique intensive, avec un nombre de jours en montagne bien supérieur à la moyenne.

Des enjeux écologiques et sociaux imbriqués

La fréquentation croissante pose des enjeux multiples

  • Les activités récréatives sont à même de déranger la faune sauvage, de manière directe (pollution sonore liée aux survols, aux enceintes) ou indirecte (pollution chimique des lacs liée aux baignades par exemple) (9, 10). L’augmentation en nombre de la fréquentation humaine entraîne également une redistribution spatiale, avec des comportements d’exploration d’itinéraires plus confidentiels, qui pourraient porter atteinte aux dernières zones refuges pour la biodiversité. 
  • La présence de l’humain conduit aussi à l’érosion des sols et des sentiers, à la dévégétalisation dans certaines zones, notamment de bivouac (11). Ces impacts ne sont pas sans conséquences puisqu’ils touchent à la base de toute chaîne écologique : la flore. C’est pourtant sur les plantes et leur diversité que reposent les équilibres du vivant.
  • Sur le plan social et territorial, les questions sont tout aussi nombreuses : conciliation entre pastoralisme et pratiques sportives, conflits entre usagers, gestion des déchets, stationnement et accès aux sites, réglementation du bivouac, ou encore enjeux fonciers et de gouvernance.

Mieux comprendre pour mieux agir

Affiche issue de la campagne “La Montagne…respect !”. Lancée en 2021, cette campagne de sensibilisation aux bons comportements en montagne est menée par les Parcs Naturels Régionaux du Massif des Bauges et de Chartreuse.

Des actions de gestion et de sensibilisation existent déjà, comme la réglementation dans les réserves naturelles, la création de zones de quiétude pour la faune (par exemple pour le tétras-lyre), ou encore la formation et l’information des professionnel·les et du grand public.

Cependant, les échanges ont mis en évidence un besoin fort de connaissances scientifiques intégrées, capables de relier les données de fréquentation, de biodiversité et de fonctionnement des écosystèmes, tout en poursuivant l’acquisition de nouvelles données. Aujourd’hui, dans le massif du Mont-Blanc, les informations disponibles se concentrent surtout sur les sites historiquement très fréquentés. Or, les usages évoluent rapidement, et certaines zones moins connues ou émergentes mériteraient sans doute un suivi plus fin.

Dans ce contexte, le projet IntForOut ambitionne de développer un cadre méthodologique pour intégrer des données hétérogènes, collectées par différentes organisations, à diverses échelles spatiales et temporelles, et répondant aux enjeux locaux. En intégrant et en analysant ces données, IntForOut ouvrira de nouvelles perspectives de recherche, au-delà du projet  : quelles sont les réponses de la faune sauvage, dans le temps et dans l’espace ? Varient-elles en fonction des espèces ? En fonction des formes de perturbations ? 

À terme, IntForOut vise à identifier des zones d’interaction fortes entre humains et faune sauvage, et à nourrir la co-construction de stratégies adaptées aux enjeux locaux en matière de fréquentation humaine, en lien étroit avec les acteurs du territoire.

Une recherche ancrée dans le territoire

Cette rencontre et ce temps d’échange illustrent la volonté du CREA Mont-Blanc de développer une recherche ancrée dans les territoires, construite avec les gestionnaires, les collectivités, les professionnel·les et les citoyen·nes. Comprendre la fréquentation humaine en montagne, c’est à la fois un défi scientifique, un enjeu de gouvernance et une question de société. Avec IntForOut, nous cherchons à mieux comprendre ces dynamiques pour permettre aux territoires de montagne d’évoluer vers des pratiques plus soutenables, conciliant l’expérience de la nature et la préservation du vivant.

Bibliographie

(1) IFOP (2021). Les Français et le besoin de nature après la crise sanitaire. https://www.ifop.com/publication/les-francais-et-le-besoin-de-nature-apres-la-crise-sanitaire/

(2) Askew, A. E.; Bowker, J. M. 2018. Impacts of climate change on outdoor recreation participation: Outlook to 2060. The Journal of Park and Recreation Administration. 36(2): 97-120. 24 p.  https://doi.org/10.18666/JPRA-2018-V36-I2-8316.

(3) Lewis, J. S., Spaulding, S., Swanson, H., Keeley, W., Gramza, A. R., VandeWoude, S., & Crooks, K. R. (2021). Human activity influences wildlife populations and activity patterns: Implications for spatial and temporal refuges. Ecosphere, 12(5), e03487. https://doi.org/10.1002/ecs2.3487

(4) Larson, C. L., Reed, S. E., Merenlender, A. M., Adina, M., & Crooks, K. R. (2016). Effects of recreation on animals revealed as widespread through a global systematic review. PLoS One, 11(12), e0167259. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0167259

(5) Liddle, M. J. (1997). Recreation ecology: The ecological impact of outdoor recreation and ecotourism. Chapman and Hall.

(6) Buron, G. (2020). Le trail: d’Une pratique sportive auto-organisée à un outil de développement local. In D. Charrier & B. Lapeyronie (Eds.), Gouvernance du sport et management territorial: Une nécessaire co-construction (pp. 64–75). Les Éditions de Bionnay.

(7) Chiffres issus d’une enquête réalisée par Gautier Drouin en 2025 au sein de l’association Les Amis de l’UTMB Mont-Blanc. https://www.amis-utmb.org/

(8) Léna Gruas. Côtoyer les sommets, coexister avec l’animal sauvage. Contribution à la sociologie des pratiques sportives en milieu naturel. Sociologie. Université Savoie Mont Blanc, 2021. 

(9) Marchand, P., Garel, M., Bourgoin, G., Dubray, D., Maillard, D., & Loison, A. (2014). Impacts of tourism and hunting on a large herbivore’s spatio-temporal behavior in and around a French protected area. Biological Conservation, 177, 1–11. https://doi.org/10.1016/j.biocon.2014.05.022

(10) Pastorino, P., Elia, A. C., Pizzul, E., Bertoli, M., Renzi, M., & Prearo, M. (2024). The old and the new on threats to high-mountain lakes in the Alps: A comprehensive examination with future research directions. Ecological Indicators, 160, 111812. https://doi.org/10.1016/j.ecolind.2024.111812

(11) Salesa D., Cerdà A. (2020). Soil erosion on mountain trails as a consequence of recreational activities. A comprehensive review of the scientific literature. Journal of Environmental Management, 271, 110990. https://doi.org/10.1016/j.jenvman.2020.110990

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