Mai-juin : Période critique pour « mesdames » chocards

Comme chaque année, des chocards ont été bagués cet hiver dans le massif du Mont-Blanc. C’est ainsi que depuis 1988, plus de 1500 chocards ont été marqués à l’aide de bagues colorées permettant leur identification à distance et que plus de 45 000 observations ont été réalisées sur ces individus. Mais quels enseignements peut-on tirer de toutes ces observations ? En voici un exemple…

Le chocard, est présent dans les grands massifs montagneux d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord contrairement à son cousin le choucas qui vit en plaine et ne dépasse que rarement les 800 m d’altitude. Alors attention aux confusions ! © A Delestrade

Voltigeur de l’extrême

Espèce résidente toute l’année à haute altitude, le chocard à bec jaune Pyrrhocorax graculus dort et niche à l’abri dans des trous dans les falaises d’altitude. Pour trouver sa nourriture – en majorité insectes et baies, le chocard fréquente en grands groupes les espaces ouverts d’altitude en été. En hiver, il effectue des « transhumances » journalières pouvant excéder 2000m de dénivelé entre ses zones d’alimentation et son dortoir. Opportuniste, il s’est adapté à l’exploitation des ressources d’origine humaine – déchets alimentaires autour des refuges, stations de ski, aires de pique-nique – allant jusqu’à fréquenter les balcons des villes et villages en hiver.

Des champions de la survie

La principale caractéristique du milieu alpin est une alternance de saisons très contrastées d’un point de vue climatique. Mais le chocard traverse t-il les saisons sans encombre ou bien certaines périodes de l’année sont-elles difficiles à passer pour cette espèce spécialiste de l’extrême ?

D’après nos observations et analyses, le taux de survie des chocards s’avère très élevé et un record pour la famille des corvidés. Les adultes (oiseaux âgés de plus de 2 ans) ont un taux de survie annuel de 89% pour les mâles et 85% pour les femelles. Ce qui veut dire qu’en moyenne sur 100 chocards adultes, seulement 13 meurent chaque année. Pour comparaison, les petits passereaux ont un taux de survie compris entre 40 et 60%.

La survie lors de la première année est beaucoup plus faible, 58% et 72% respectivement pour les femelles et les mâles. Pour un chocard, la période critique est donc la première année. Une fois passée cette étape, les chances de survie sont très élevées.

30 ans de carnets de terrain
30 ans d’observations de chocards bagués

Et si le printemps était la saison difficile ?

Un résultat original de cette étude sur la dynamique de la population de chocard du Mont-Blanc est que ce taux de survie varie en fonction des saisons. Et oh surprise ! La survie des adultes est plus faible en été qu’en hiver. La fin du printemps semble donc être la saison critique chez les chocards.

Une plus forte survie en hiver qu’en été démontre l’adaptation de cette espèce aux conditions hivernales du milieu alpin. Ceci a déjà été détectée chez quelques espèces alpines comme le lagopède alpin ou le tétras lyre mais ces espèces ont développé des stratégies d’évitement des mauvaises conditions en s’abritant dans des igloos au contraire du chocard qui réalise tous les jours de grands déplacements couteux en énergie afin de trouver sa nourriture.

La température, un paramètre déterminant pour les femelles

C’est ainsi le printemps qui coûte le plus cher aux chocards. Qui plus est, cette baisse de survie entre le printemps et l’été est plus importante chez les femelles. Dominées par les mâles, les femelles accèdent moins aisément à la nourriture, notamment celle liée aux activités humaines qui, par sa distribution ponctuelle, accroit la compétition entre les individus. De plus, au printemps les femelles doivent investir plus d’énergie que les mâles pour la production des œufs. C’est ainsi que les femelles atteignent leurs limites physiologiques à la sortie du printemps. Ce coût cumulé de l’hiver et du printemps est encore plus élevé chez les petites femelles. De leur petite taille dépend en grande partie leur statut social, qui les empêche d’accéder à la nourriture dont profite en priorité les dominants.

De fortes variations de la survie sont observées entre les années mais aucune tendance à long terme n’a été démontrée. Ces variations interannuelles sont expliquées par l’effet des conditions climatiques et notamment les températures. Mais contrairement à ce qui est observé chez la plupart des oiseaux de plaine, la survie des femelles chocards est plus faible suite à des hivers et printemps chauds. Ceux-ci entrainent une rapide disparition de la neige à la fin du printemps, qui pourrait expliquer cette survie plus faible des femelles : la fonte rapide de la neige induit une plus forte sécheresse des pelouses entrainant à son tour une plus faible productivité en insectes au moment crucial pour les femelles alors en pleine reproduction.

Bien que jusqu’à présent, nous n’ayons pas observé de tendance d’évolution à long terme de la survie des chocards, on peut estimer que la fréquence accrue d’hivers et de printemps chauds comme prévu dans les scenarii climatiques futurs pourrait affecter la dynamique des populations de chocard via une diminution de la survie des femelles. A suivre…

Ces résultats ont été obtenus dans le cadre de la thèse de Jules Chiffard (EPHE/CNRS Montpellier) et sont publiés dans un journal scientifique international:
Chiffard J, Delestrade A, Yoccoz NG, Loison A & Besnard A (2019). Warm temperatures during cold season can negatively affect adult survival in an alpine bird. Ecology and Evolution.


Blanc Orange Vert Rouge femelle née et baguée en 2009

Participer à cette étude en observant les chocards bagués

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Envoyez-nous vos photos de chocards bagués avec la date et le lieu d’observation par mail
Nous vous retournerons le « CV » de chaque individu.

Blanc Orange Rouge Vert est une femelle baguée au Lac Blanc en aout 2009 juste après son envol du nid. En 2019, elle fêtera son dixième anniversaire cet été 2019. Elle se fait volontiers photographier en été à l’Aiguille du Midi ou alentour (Aig. du Midi, Plan de l’Aiguille, Jonction). En hiver, elle traverse souvent la vallée pour visiter la station de Planpraz ou voltiger autour de l’Aiguillette des Houches.

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