
Le vendredi 13 mars dernier, après quelques rebondissements, nous avions le plaisir de recevoir Clara Poirier, philosophe de l’environnement, et Claire Doutrelant, écologue et directrice de recherche au CNRS (CEFE, Montpellier).
La première s’intéresse à l’altérité des êtres autres qu’humains et aux différentes manières de percevoir la nature ; la seconde étudie les comportements et les histoires évolutives des animaux, et en particulier des oiseaux. En croisant leurs regards et en superposant leurs voix, elles nous ont offert un moment suspendu, nous invitant à expérimenter le monde à travers le prisme des mésanges bleues.
Plutôt qu’un simple apport de connaissances, cette conférence proposait d’interroger notre manière de percevoir et de ressentir notre monde, et de tenter — sans jamais prétendre y parvenir totalement — d’approcher ce que pourrait être le monde vécu par une mésange bleue. Pour cela, elles ont alterné entre approche poétique et sensorielle et éléments d’écologie tangibles, nous permettant de comprendre le cycle de vie des mésanges, leurs habitudes, la manière dont elles occupent le temps et l’espace ainsi que leurs façons d’interagir.
Intitulée “ballade bleue”, il s’agissait d’une douce mélodie à écouter, davantage qu’à raconter à l’écrit. Si toutefois vous avez manqué cet événement, nous revenons dans cet article sur les éléments clés de cette exploration, parfois déroutants, souvent fascinants.
Et pour débuter ce voyage, nous vous invitons à écouter notre petit passereau d’intérêt…
La plupart des informations énoncées ici (et bien plus encore) sont à retrouver dans le livre co-rédigé par Claire Doutrelant : Blondel, J., Charmantier, A., Doutrelant, C., Perret, P. (2025) La mésange et la chenille. 50 ans d’enquête évolutive. Actes Sud.
Le point de vue apporté par Clara Poirier provient de sa thèse de doctorat en philosophie de l’environnement : Poirier, C. (2023) L’altérité dans la nature : chemins pour s’ouvrir aux existences autres qu’humaines. Environnement et Société. Université de Montpellier.
Portrait d’un petit passereau
La mésange bleue (Cyanistes caeruleus) est un petit passereau commun en Europe, présent dans nos jardins comme dans nos forêts. Elle existe depuis un à deux millions d’années, bien avant l’apparition d’Homo sapiens, il y a 300 000 ans.
Pesant à peine 8 à 10 grammes, elle est aussi évanescente qu’une lettre. Elle est dite « cavicole secondaire » : elle niche dans des cavités déjà existantes — vieux arbres, cavités dans les murs, anciens trous de pics. Cette dépendance souligne l’importance des vieux arbres et des écosystèmes forestiers.
Cette proximité avec nos habitats et ce mode de vie permet aux scientifiques de l’étudier finement, notamment grâce aux nichoirs. Les mésanges tolèrent aussi relativement bien la capture et le baguage, on parle de “modèle à disposition heureuse”. Ces suivis combinés permettent de suivre leurs trajectoires de vie, leurs comportements et leur succès reproducteur.
Les travaux présentés durant cette conférence s’appuient sur des suivis menés depuis 1976, notamment en Corse et dans le sud de la France, près de Montpellier, dans différents types de chênaies et en milieu urbain.
Un corps pour habiter autrement
Se mettre à hauteur de mésange, c’est d’abord imaginer une transformation du corps. Clara nous a ainsi guidés à travers une métamorphose pour tenter de projeter ce que c’est que d’expérimenter le monde à travers un corps léger, composé de plumes, avec des yeux sur les côtés.
Leur corps est aussi un corps qui évolue durant leur courte vie. La mésange naît d’un œuf, aveugle et fragile. C’est au printemps que la reproduction s’enclenche : la femelle pond environ 10 œufs (un par jour), qu’elle incubera ensuite pendant 14 jours. Lorsqu’ils naissent, les poussins pèsent un gramme, mais grandissent très vite : ils vont prendre 1 g par jour jusqu’à 10 jours environ. L’investissement parental est considérable : il faut près de 1 800 chenilles pour élever un seul poussin ! La disponibilité des insectes et notamment des chenilles est donc cruciale : sans eux, la survie des petits est en danger.
Au bout de 21 jours, les poussins prennent leur envol, et arrivent alors dans un espace bien différent…
Un espace fait de branches et d’air
Clara soulignait comment la manière dont les mésanges habitent et se déplacent dans l’espace est bien différente de la nôtre. Si l’air est pour nous un espace « vide », elles y voient tout autant de possibilité de se déplacer et de sentir de multiples courants. Mais les arbres constituent leur milieu de prédilection, c’est là qu’elles se reposent, se nourrissent et se réfugient.
Les arbres accueillent aussi leurs nids, auxquels elles apportent un soin particulier. Claire nous a d’ailleurs partagé deux exemples de comportements étonnants à ce sujet.
- Automédication
Les mésanges aménagent soigneusement leurs nids avec mousses, poils et parfois des plantes aromatiques comme la lavande ou l’immortelle. En Corse, les chercheuses et chercheurs ont mesuré qu’elles apportent environ 0,31 g de plantes par jour dans leurs nids — soit 3% de leur poids, ce qui représente 2 kg à l’échelle humaine ! Ces plantes aideraient à réguler les micro-organismes du nid et favoriseraient la croissance des poussins : une forme d’automédication.
- Défense du nid
Face à une menace, la mésange peut émettre un son strident proche de celui d’un serpent. Testé en laboratoire, ce signal s’avère très dissuasif : chats (et humains !) retirent aussitôt leurs mains ou leurs pattes.
Des temporalités différentes
Clara nous a invités à réfléchir à la temporalité chez les mésanges, à partir d’observations et de ce que nous pouvons déduire des connaissances actuelles. La vie d’une mésange est brève — elles ont une espérance de vie de deux à trois ans — et incertaine. Leur vision est plus fine : elles perçoivent davantage d’images par seconde. Elles perçoivent aussi des couleurs invisibles pour nous, grâce à un quatrième type de cône qui leur ouvre l’accès à l’ultraviolet.
Dans ce contexte, l’un des défis majeurs est de savoir quand pondre. Pour ces insectivores, tout repose sur un timing très précis : les besoins en nourriture culminent vers le 10ᵉ jour de vie des poussins, et ce pic doit tomber exactement au moment où les chenilles sont les plus abondantes. Ce synchronisme est crucial : s’il est rompu, les parents doivent aller chercher la nourriture plus loin, augmentant leur dépense d’énergie et diminuant les chances de survie des jeunes. Tout se joue donc en amont. Entre la ponte du premier œuf et ce moment critique, environ 34 jours s’écoulent (un œuf pondu par jour pendant une dizaine de jours, 14 jours d’incubation, puis 10 jours de croissance). Les mésanges doivent ainsi anticiper ce pic de ressources avec une grande précision.
Or, avec le réchauffement climatique, ce pic de chenilles survient de plus en plus tôt dans la saison. Les suivis à long terme montrent que les mésanges parviennent à s’ajuster : en Corse, elles ont avancé leurs dates de ponte d’environ deux semaines en 40 ans, en réponse à une hausse de 1,8 °C, tout en maintenant un succès de reproduction stable. Elles semblent s’appuyer sur des signaux comme la température, l’ouverture des bourgeons ou les variations de couleurs environnantes, même si ces mécanismes restent encore en partie mal compris.
Cette capacité d’anticipation est encourageante, mais elle repose sur des ajustements individuels, liés à leurs perceptions. Face à des changements climatiques plus rapides et imprévisibles, cela pourrait ne plus suffire : des évolutions génétiques seraient alors nécessaires, et celles-ci prennent beaucoup plus de temps.
Interactions et mondes sociaux

Les mésanges évoluent dans un monde social riche. Elles communiquent par des chants, des cris, mais aussi par des gestes. En hiver, elles forment parfois des groupes mixtes avec d’autres espèces, une stratégie qui améliore la détection des prédateurs. Car la pression est forte : rapaces, serpents, chats… Clara rappelle que le risque de mort est constant pour ces petits êtres, bien plus que dans nos environnements, tout du moins de manière beaucoup plus consciente, et structure profondément leurs comportements.
Dans ce monde très interactif, la couleur joue aussi un rôle essentiel — et réserve une surprise de taille. À nos yeux, mâles et femelles mésanges sont parfaitement identiques. Pourtant, pour elles, la différence est évidente. Grâce à leur vision dans l’ultraviolet, mâles et femelles se distinguent ! Cette perception influence directement leurs interactions. Des recherches récentes montrent que la coloration des femelles joue un rôle important dans le succès reproducteur, remettant en question des visions plus anciennes, notamment héritées de la société dans laquelle a pensé Darwin.
Les suivis à long terme révèlent toutefois des évolutions préoccupantes. Chez la mésange bleue, la coloration a diminué de 9 à 23 % en 15 ans. Cette transformation est liée aux conditions environnementales : le jaune dépend des caroténoïdes, des pigments issus de la chaîne alimentaire (plantes → insectes → oiseaux). Des étés plus chauds ou des milieux appauvris, notamment en ville, réduisent leur disponibilité. Or cette coloration n’est pas anodine : elle intervient dans le choix des partenaires, le camouflage, et plus largement dans la survie — les individus les plus colorés ayant de meilleures chances de persister.
Déplacer le regard
Comme nous l’a souligné Clara, il y a un « enjeu éthique à développer un imaginaire plus attentif » : considérer que l’existence d’autres êtres est aussi précieuse que la nôtre, accepter que nos existences ne sont pas la seule manière d’être à ce monde.
Les échanges ont aussi laissé entrevoir de l’espoir : les animaux s’adaptent, innovent, et font face. Mais les inquiétudes restent fortes, avec la chute des insectes et des oiseaux des milieux agricoles.
Alors pour Claire une question demeure : « comment mieux s’allier au vivant ? », « En changeant nos comportements, à toutes les échelles, et en prenant le temps d’écouter, de regarder, de passer du temps avec les autres espèces. Et peut-être aussi, simplement, en racontant la beauté du vivant, et en faisant en sorte qu’elle circule entre nous », comme l’ont fait avec brio Claire et Clara lors de cette rencontre.
Pour aller plus loin : quelques recommandations des intervenantes
- Despret V. (2019). Habiter en oiseau. Actes Sud.
- Pierron J.P. (2021) Je est un nous : Enquête philosophique sur nos interdépendances avec le vivant. Actes Sud.
- Pignocchi A., Descola P. (2017, 2018) Petit traité d’écologie sauvage (Tomes 1 et 2). Editions Steinkis.
- Yong, E. (2022) Un monde immense : comment les animaux perçoivent le monde. Actes Sud.
Bibliographie
- Blondel, J., Charmantier, A., Doutrelant, C., Perret, P. (2025) La mésange et la chenille. 50 ans d’enquête évolutive. Actes Sud.
- Boström JE, Dimitrova M, Canton C, Håstad O, Qvarnström A, Ödeen A (2016) Ultra-Rapid Vision in Birds. PLoS ONE 11(3): e0151099. doi:10.1371/journal.pone.0151099
- Dion-Phénix, H., Gingras, G., Doutrelant, C., Charmantier, A., Kembel, S.W. and Réale, D. (2025), Aromatic plants, nest bacterial diversity, and nestling condition in Corsican blue tits. Oikos e11620. https://doi.org/10.1002/oik.11620
- Doutrelant C., Grégoire A., Grnac N., Gomez D., Lambrechts M. M., Perret P. (2008) Female coloration indicates female reproductive capacity in blue tits, Journal of Evolutionary Biology, Volume 21, Issue 1, 1 Pages 226–233, https://doi.org/10.1111/j.1420-9101.2007.01451.x
- Dutour, M., Suzuki, T.N. & Wheatcroft, D. (2020) Great tit responses to the calls of an unfamiliar species suggest conserved perception of call ordering. Behav Ecol Sociobiol 74, 37 (2020). https://doi.org/10.1007/s00265-020-2820-7
- Hallé F. (1999). Éloge de la plante. Pour une nouvelle biologie. Editions du Seuil.
- Lambrechts, M. M., and A. dos Santos. 2000. Aromatic herbs in Corsican blue tit nests: the potpourri hypothesis. Acta Orn. 21: 175–178.
- López-Idiáquez D., Teplitsky C., Grégoire A., Fargevieille A., del Rey M., de Franceschi C., Charmantier A., Doutrelant C. (2022) Long-Term Decrease in Coloration: A Consequence of Climate Change? The American Naturalist 200:1, 32-47
- Lusseyran J. (2016). Et la lumière fut. Gallimard.
- Mennerat, A., Mirleau, P., Blondel, J. et al. Aromatic plants in nests of the blue tit Cyanistes caeruleus protect chicks from bacteria. Oecologia 161, 849–855 (2009). https://doi.org/10.1007/s00442-009-1418-6
- Petit, C., Hossaert-McKey, M., Perret, P., Blondel, J. and Lambrechts, M.M. (2002), Blue tits use selected plants and olfaction to maintain an aromatic environment for nestlings. Ecology Letters, 5: 585-589. https://doi.org/10.1046/j.1461-0248.2002.00361.x
- Sandmeyer L., López-Idiáquez D., Fargevieille A., Giovannini P., Perret S., et al. (2025) Disentangling urbanisation, climate effects and their interaction on ornamental colourations. Peer Community Journal, 5, pp.e137. 10.24072/pcjournal.664.
- Svensson, L., Mullarney, K., Zetterström, D. (2015) Le guide ornitho. Delachaux et Niestlé.
- Wirth, A. (2023). Studying nocturnal activity of single Blue Tits Cyanistes caeruleus using motion-detecting IP Cams. Journal of Ornithology. 164. 10.1007/s10336-023-02046-y.






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