Comment les pièges photo décuplent nos moyens d’observation

Le CREA Mont-Blanc a déployé une quarantaine d’appareils photo en altitude qui se déclenchent automatiquement chaque fois qu’ils détectent un mouvement. Pour l’heure en phase d’expérimentation, ce nouvel outil de suivi de la faune de montagne génère 150000 photos par an. Prometteur.

Anne Delestrade, fondatrice et directrice du CREA Mont-Blanc inspecte une piège photo près du refuge de Loriaz, à 1900 mètres d’altitude.

Observer la faune et le milieu naturel jour et nuit, 365 jours par an, simultanément sur 6 gradients altitudinaux entre 1200 et 2700 m d’altitude. Une telle performance, impensable avec les seuls moyens humains du CREA Mont-Blanc, est rendue possible par le dispositif de piégeage photo mis en place depuis 2018. Au total, 36 pièges photos ont été disposés sur les placettes permanentes du programme ORCHAMP, aménagées tous les 200 m d’altitude. Les appareils ont deux fonctions : ils déclenchent automatiquement lorsqu’ils détectent un mouvement par infrarouge, et ils prennent chaque jour à la même heure une photo du milieu. Cela permet d’acquérir des informations sur la faune qui fréquente le site et des données sur l’évolution saisonnière du milieu, telles que la durée d’enneigement, la date de déneigement ou encore la croissance de la végétation.

Une première étude sur les grands herbivores

Pour mettre au point cette nouvelle méthode de suivi, nous nous sommes intéressés en particulier à trois espèces de grands herbivores, le cerf, le chevreuil et le chamois. « L’idée est de compter les animaux qui passent dans des sites qui sont toujours les mêmes, et ainsi de pouvoir faire des comparaisons d’une année à l’autre, d’une saison à l’autre, et même à l’intérieur d’une même journée. Nous pourrons ainsi mesurer dans le temps l’évolution des populations animales et comprendre la manière dont elles fréquentent les différents milieux de montagne, et dont les différentes espèces se répartissent en fonction des conditions qu’elles rencontrent et de la disponibilité des ressources alimentaires », décrit Anne Delestrade, directrice du CREA Mont-Blanc. Le dispositif couvre trois milieux, correspondant aux trois étages d’altitude : la forêt de conifères, la lande colonisée par les espèces arbustives (rhododendrons, myrtilles, genévriers) et les pelouses alpines. « La lande est en pleine expansion dans le massif du Mont-Blanc en raison des effets combinés du déclin du pastoralisme et du changement climatique, au détriment des pelouses, poursuit Anne. Grâce à l’analyse des photos, nous espérons connaître l’incidence de cette évolution sur la répartition des espèces et sur leur compétition dans les différents habitats. » Les résultats de ces études donneront entre autres des indices de l’impact de l’extension des landes et donc des pistes d’action pour la conservation de la faune alpine.

20 espèces contactées en 3 ans

Les possibilités offertes par cette nouvelle technique de suivi vont au-delà des trois espèces concernées par cette première étude. Les pièges photos sont adaptés à la détection des animaux de taille moyenne à grande, principalement des mammifères, et ont « capturé » plus de 20 espèces sur les 3 premières années. Certains oiseaux emblématiques de la montagne comme le tétras-lyre et le lagopède alpin ont par exemple été photographiés, en trop petit nombre pour fournir des statistiques analysables, mais cela permet de faire quelques relevés. La marmotte fait également partie des espèces contactées : ces clichés contiennent de nombreuses informations, par exemple la date de sortie d’hibernation, qui offrent des opportunités d’analyse par la suite.

Une sélection des espèces « capturées » par nos pièges photo.

Toute une logistique à mettre en place

Les pièges photos facilitent sensiblement l’observation en automatisant l’acquisition de grandes masses de données (150000 photos par an) et en réduisant le temps de présence sur le terrain. Leur utilisation nécessite toutefois une vraie logistique puisqu’il faut malgré tout visiter les placettes deux fois par an pour récupérer les images et assurer la maintenance du matériel (changer les batteries notamment). Et une fois le recueil des données effectué, il faut les faire parler. Cela représente un travail colossal de traitement et d’analyse, pour lequel nous sommes en train de finaliser la mise au point d’un processus combinant machine-learning et analyse humaine, qui permettra d’exploiter ces outils de façon optimale à long terme.

Découvrez l’article : Pièges photo : l’apport de l’intelligence artificielle et du grand public à nos recherches.

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