
Le trail a le vent en poupe. En une dizaine d’années, ce sport s’est imposé comme l’une des activités outdoor les plus populaires de nos montagnes (1). Trails courts, longues distances, ultra-trails ou courses de nuit : la France compte aujourd’hui plus de 5 000 courses de trail organisées lors de 2000 événements (2). Parmi eux, certains sont devenus incontournables, tant pour leur niveau d’exigence que pour les paysages qu’ils traversent.
C’est le cas de l’Échappée Belle, dans le massif de Belledonne. Réputée pour ses parcours techniques, elle met aussi en avant une immersion au plus près de la nature et de la faune sauvage.
Mais que signifie réellement cette proximité ? Quel impact notre pratique sportive peut-elle avoir sur les animaux qui vivent en montagne ? Et surtout, la perception qu’en ont les traileur·euses correspond-elle à la réalité ?
Ce sont les questions qu’ont explorées Marie Bonis Charancle et Diane Body, étudiantes en master Sciences de l’Environnement Appliquées à la Montagne à l’Université Savoie Mont-Blanc. Pendant plusieurs mois, elles ont étudié les effets de l’Échappée Belle sur le comportement de la faune sauvage, tout en s’intéressant à la manière dont les participant·es perçoivent ce dérangement.
Lors de notre dernier Science Sandwich, elles sont venues présenter leurs résultats aux côtés de leurs encadrants, Clément Delbes, doctorant en sociologie, et Mathieu Garel, écologue à l’OFB (présent à distance). Devant une salle comble réunissant représentant·es de l’UTMB, gestionnaires d’espaces naturels et socio-professionnel·les de la montagne, leurs travaux ont suscité de nombreux échanges. Nous vous proposons ici un résumé de leur intervention, mais nous vous invitons vivement à visionner la conférence dans son intégralité sur notre chaîne YouTube, en particulier les discussions qui ont suivi, riches en débats et en questionnements.
Le terrain d’étude : Belledonne et ses bouquetins
L’Échappée Belle fait partie des trails les plus courus de la chaîne de Belledonne, aux côtés de l’Ultratour des 4 Massifs et du trail de Chamrousse. Depuis sa création en 2013, l’événement propose cinq formats, de la skyrace du Rocher Blanc (21 km) jusqu’à l’Intégrale (150 km).
Parmi les animaux emblématiques que l’on peut croiser sur ces sentiers, le bouquetin des Alpes occupe une place particulière. Spécialiste des terrains escarpés, cet ongulé a frôlé la disparition au XIXe siècle du fait d’une chasse intensive. Un programme de réintroduction lancé au siècle suivant a donné lieu à un succès puisque l’on compte aujourd’hui plus de 50 000 individus sur l’ensemble de l’arc alpin.
Si Diane et Marie ont choisi de concentrer leur étude sur le bouquetin, ce n’est pas un hasard : la population de Belledonne fait l’objet d’un suivi éco-éthologique par l’Office Français de la Biodiversité (OFB) depuis 1983. Et depuis 2017, pas moins de 181 individus portent un collier GPS, principalement dans la Réserve Naturelle de Chasse et de Faune Sauvage de Belledonne.

Ce que l’on savait déjà : le « couloir de la peur »

Face au dérangement, la littérature scientifique décrit deux grandes stratégies chez les animaux (3-5) : des réponses immédiates (vigilance, fuite, diminution du temps d’alimentation) et des réponses compensatoires, comme un décalage de leur activité vers la nuit ou un changement des zones fréquentées.
Un résultat a particulièrement marqué les esprits : celui de Mathieu Garel et Pascal Marchand (6, 7), qui ont mis en évidence ce qu’ils ont appelé le « couloir de la peur ». En analysant les données GPS de nombreux herbivores de montagne (bouquetins, chamois, cerfs) ils ont montré que ces animaux se tiennent systématiquement à distance des sentiers (à environ 300 mètres), et que cette distance s’accroît encore davantage pendant les périodes de forte fréquentation humaine, notamment en journée.
Une étude à double regard
Partant de ce constat, Diane et Marie se sont demandé si cet évitement était exacerbé lors d’un événement sportif ponctuel comme l’Échappée Belle.
Les chercheuses ont donc choisi de confronter deux regards complémentaires :
- Le regard des coureurs : comment perçoivent-ils leur impact sur la faune ?
- Le regard des animaux : que révèlent les données de terrain sur leur comportement pendant la course ?
Pour cela, elles ont combiné questionnaires sociologiques, pièges photographiques, colliers GPS et traces GPX des participant·es.
Étude sociologique
Le profil des participant·es de l’Échappée Belle est distinctif des classes les plus argentées de notre société : une majorité d’hommes (80 %), principalement âgés de 26 à 40 ans et appartenant aux catégories socioprofessionnelles supérieures. Du côté des motivations, les hommes évoquent davantage la recherche de reconnaissance, la performance et la compétition, tandis que les femmes mettent plus souvent en avant le bien-être et le contact avec la nature.
Côté perception du dérangement, un résultat retient particulièrement l’attention : près d’un·e participant·e sur deux déclare avoir observé des animaux pendant la course. Parmi elles et eux, 30 % ont observé des bouquetins. Plus étonnant encore, plus les coureurs et coureuses croisent d’animaux, moins ils ont le sentiment de les déranger.
Une perception qui interroge : correspond-elle réellement à ce que vivent les animaux ?
Étude écologique
L’analyse écologique raconte une histoire quelque peu différente de celle perçue par les coureur·euses.
Les pièges photographiques montrent que les principales espèces observées dans le secteur (chamois, bouquetins, cerfs et chevreuils) s’éloignent des sentiers au moment de l’événement. Cet évitement ne disparaît pas immédiatement après le passage des participant·es : il persiste jusqu’à une centaine d’heures après. En parallèle, leur activité devient davantage nocturne, signe que les animaux adaptent leur comportement et décalent une partie de leurs déplacements et de leur alimentation vers les heures les moins fréquentées par l’Humain.
Les données issues des colliers GPS des bouquetins corroborent ce constat d’une modification comportementale. Dans une bande d’environ 300 mètres autour des parcours, les bouquetins augmentent leur activité de 19% pendant la course par rapport à une période de référence.
Tous les bouquetins ne réagissent toutefois pas de la même manière. Parmi les individus suivis à proximité du parcours (bande de 500 mètres), les chercheuses distinguent trois profils :
* des animaux peu sensibles à la présence des coureurs, ne modifiant pas vraiment leur comportement (les « téméraires »,
52,8 %) ;
* d’autres qui se rapprochent davantage des sentiers durant la période de course (les « supporters », 22,2 %) ;
* et enfin des individus qui s’en éloignent nettement pendant la course (les « timides », 25 %).
Ces résultats doivent néanmoins être interprétés avec prudence. Cette analyse ne porte que sur les 36 bouquetins qui se trouvaient déjà à moins de 500 mètres du parcours avant le départ. Les individus les plus éloignés, et potentiellement les plus sensibles au dérangement, n’y apparaissent donc pas.
Au total, seuls environ 20 % des bouquetins suivis se trouvent à proximité des sentiers pendant l’événement.
Ces résultats apportent un éclairage intéressant sur le paradoxe observé dans les questionnaires. Les coureurs et coureuses qui aperçoivent des animaux rencontrent ainsi probablement des individus plus tolérants à la présence humaine, les autres s’étant déjà éloignés.
Autrement dit, l’absence de fuite visible ne signifie pas absence de dérangement : une grande partie de la réponse des animaux se produit avant même que les participant·es ne les aperçoivent.
Au final, cette étude confirme les mécanismes déjà largement décrits dans la littérature scientifique : face à un événement ponctuel comme un trail, la faune répond par un évitement spatial et temporel, avant de réinvestir progressivement les secteurs fréquentés une fois la perturbation passée. Cependant, comme souligné par Mathieu Garel, même si les bouquetins réinvestissent les secteurs fréquentés, cette adaptation de leur comportement peut avoir des effets sur l’énergie disponible, leur succès d’accouplement, le stress auquel ils sont soumis, etc. Des contraintes qui viennent s’ajouter à celles déjà connues et auxquelles les animaux doivent continuellement s’adapter, telles que le réchauffement climatique (8), les pratiques pastorales (9) ou encore le retour des prédateurs (10).
Ce qu’il faut retenir
Voir un bouquetin pendant une course peut donner l’impression que la faune s’accommode de notre présence. Les résultats de cette étude racontent pourtant une autre histoire. Si quelques individus restent à proximité des sentiers, la majorité modifie son comportement : elle s’éloigne, devient plus active la nuit ou reporte certaines activités une fois les coureurs passés. L’impact du trail est donc en grande partie invisible pour celles et ceux qui le pratiquent. C’est tout l’intérêt de ce travail : rendre perceptibles ces réponses discrètes afin de mieux concilier pratique sportive et préservation de la faune sauvage.
Mieux comprendre la montagne, c’est aussi apprendre à voir ce qui ne se voit pas. Derrière chaque sentier parcouru se joue un équilibre discret entre nos usages et la vie sauvage qui partage ces espaces. C’est en rendant ces mécanismes visibles que la recherche peut nourrir une pratique plus éclairée et une meilleure cohabitation avec le vivant.
Bibliographie
- Routier G (2023). « L’univers de la course ». In Brice Lefèvre et Valérie Raffin, Les pratiques physiques et sportives en France, INJEP.
- Buron G (2020). Le trail: d’Une pratique sportive auto-organisée à un outil de développement local. In D. Charrier & B. Lapeyronie (Eds.), Gouvernance du sport et management territorial: Une nécessaire co-construction (pp. 64–75). Les Éditions de Bionnay.
- Ciuti S et al. (2012) Effects of Humans on Behaviour of Wildlife Exceed Those of Natural Predators in a Landscape of Fear. PLoS ONE 7(11): e50611.
- Kaitlyn M. Gaynor et al. (2018) The influence of human disturbance on wildlife nocturnality. Science 360,1232-1235.
- Marchand P et al. (2014) Impacts of tourism and hunting on a large herbivore’s spatio-temporal behavior in and around a French protected area. Biological Conservation, 177, 1-11, 0006-3207.
- Mathieu Garel, Pascal Marchand. Le couloir de la peur – Une réponse chronique des animaux aux activités humaines prévisibles en nature. 18ème journée technique du Pôle Ressources National Sports de Nature, Nov 2024, Montpellier, France.
- Marchand P et al. (2025). Disturbance by massive sporting events in mountain areas: When and where matters for the protected Alpine ibex Capra ibex. People and Nature, 7(11), 3002–3016.
- Lovari S et al. (2020) Climatic changes and the fate of mountain herbivores. Climatic Change 162, 2319–2337.
- Chirichella R et al. (2013) Effects of livestock and non-native mouflon on use of high-elevation pastures by Alpine chamois. Mammalian Biology 78(15), 344-350.
- Anceau C et al. (2015) La prédation du loup sur les ongulés sauvages :impacts directs et indirects. In Faune sauvage n°306.
Merci à nos partenaires, la Communauté de Communes de la Vallée de Chamonix Mont-Blanc et la Communautés de Communes du Pays du Mont-Blanc, grâce à qui ces événements sont rendus possibles.







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