Regard géographique sur la coexistence avec la faune sauvage

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Crédit photo : Pixabay.

Le 28 avril dernier, nous avions le plaisir d’accueillir Deborah Coz pour une conférence autour de la question suivante : comment cohabiter avec la faune sauvage dans des territoires traversés par des usages, des sensibilités et des intérêts multiples ?

Docteure en géographie de l’Université de Montpellier, aujourd’hui rattachée au laboratoire PACTE à l’Université Grenoble Alpes, Deborah Coz explore depuis plusieurs années les relations entre sociétés humaines et animaux sauvages. Des marais camarguais aux alpages du Vercors, ses recherches interrogent moins les animaux eux-mêmes que ce qu’ils révèlent de nos territoires, de nos conflits et de nos façons d’habiter le monde.

Si vous n’avez pas eu la chance d’assister à cette rencontre, nous vous proposons dans cet article un résumé de cette dernière. Vous pouvez également retrouver l’intégralité de l’exposé de Deborah directement sur notre chaîne Youtube.

Quand la géographie s’intéresse aux animaux

Contrairement aux idées reçues, la géographie ne consiste pas uniquement à produire des cartes. Depuis longtemps, cette discipline s’intéresse aussi aux animaux et aux relations qu’humains et humaines entretiennent avec eux.

Au XIXe siècle, les géographes étudient par exemple la répartition des espèces dans l’espace à travers la zoogéographie. Début XXe, certains se mettent à documenter les activités rurales liées aux animaux domestiques. À partir des années 1980 – 1990, un regain d’intérêt pour les animaux apparaît chez les géographes autour des représentations humaines de la faune sauvage : fascination, peur, attachement, rejet… autant de perceptions qui influencent ensuite les pratiques de l’espace, les politiques de gestion, de protection ou d’aménagement des territoires.

Les travaux de Deborah Coz s’inscrivent dans cette approche contemporaine. Elle s’intéresse notamment aux espèces dites « à problème » (Micoud et Bobbé, 2006), c’est-à-dire les espèces dont la présence impacte les activités humaines, et qui suscitent ou cristallisent des tensions entre différents groupes d’humain·es.

Qu’est-ce qu’une espèce « à problème » en sociologie ou géographie ? 

« Cette [nouvelle] catégorie correspond aux animaux potentiellement nuisants pour certaines activités humaines mais bénéficiant d’un contexte juridique, social et environnemental favorable à leur maintien. Elle concerne principalement la grande faune sauvage (Mauz, 2006) qui, profitant des retombées actuelles d’une politique de protection environnementale, se développe et colonise de nouveaux territoires. Les territoires récemment occupés sont alors le théâtre de confrontation entre des hommes et des animaux, non habitués à vivre ensemble dans les conditions contemporaines mais également d’une confrontation d’acteurs aux intérêts divergents. Outre les dégâts qu’ils occasionnent et qu’il s’agit de gérer, ces animaux parviennent en effet à engendrer des conflits sociaux. La gestion des animaux « à problème » concerne donc à la fois la question de la prise en charge des animaux et celle des conflits entre humains. » (Mounet, 2008)


Derrière les animaux, des conflits entre humains

Les sangliers sont un exemple particulièrement parlant de ce type d’espèce. L’augmentation de leurs effectifs sous l’effet de différents facteurs (intensification de l’agriculture, urbanisation, pratiques cynégétiques, adaptation des animaux) s’accompagne en retour d’une augmentation des dégâts (Bison et Loison, 2022). Pour pallier cela, des mesures peuvent être mises en place afin de protéger les cultures, à travers des outils de dissuasion et de prévention (clôtures, répulsifs odorants, ultrasons…), une régulation létale ou encore l’indemnisation des dégâts. Malgré ces dispositifs, les débats et conflits persistent sur les territoires concernés, si bien que des tensions souvent violentes, et parfois publiques, peuvent émerger entre agriculteur·ices, chasseurs ou encore gestionnaires et propriétaires d’espaces protégés (Coz, 2024).

Crédit photo : Hélène Le Gallic, Agro for Adapt.

Afin d’illustrer ce point,  Deborah nous a d’abord emmenés dans le Sud de la France, du côté de la Camargue gardoise, sur le littoral au sud de Montpellier. Acquis en 2015 par le Conservatoire du littoral, le domaine du Canavérier a été le théâtre de conflits particulièrement musclés. 

Sur cet ancien territoire de chasse, des dégâts de sangliers sont d’abord signalés dans la partie du domaine consacrée à un projet agro-écologique. Des dégâts sur des gazonnières voisines du domaine sont également rapportés par la suite. 

Le Conservatoire du littoral met alors en place successivement différentes mesures : tirs de nuit par un lieutenant de louveterie, prise en charge de la régulation par l’un des technicien gestionnaire du site, conventionnement avec la société de chasse intercommunale locale… Mais des tensions émergent au fil de ces expérimentations, entre acteurs d’une part et au sein même des équipes de gestion d’autre part. Certaines personnes considèrent par exemple que les battues imposées par le plan de gestion cynégétique approuvé (relatif à la chasse) sont incompatibles avec les missions de protection de la biodiversité, notamment durant les périodes sensibles pour les oiseaux.

Le conflit déborde ensuite le cadre local : la fédération départementale des chasseurs du Gard engage une procédure judiciaire contre le Conservatoire du littoral, finalement condamné à participer financièrement à l’indemnisation des dégâts agricoles, une première en France. 

Cet exemple illustre donc des tensions entre : 

  • D’un côté, des chasseurs qui revendiquent une évolution des systèmes d’indemnisation, ainsi que la possibilité d’intensifier et d’étendre la régulation des sangliers, dans le temps et l’espace. Derrière ces revendications, Deborah voit des motivations sous-jacentes, à la fois foncières et symboliques.
  • De l’autre côté, des gestionnaires qui défendent leur position d’espaces-refuges, et qui soulignent les multiples conflits d’usages que les battues représentent dans certains cas (déplacement du bétail, interdiction d’accès aux randonneurs/randonneuses, par exemple).

Pour Deborah, ces conflits dépassent largement la seule question du sanglier. Ils interrogent la légitimité des différents acteurs à gérer la nature, les usages jugés prioritaires sur un territoire, ou encore les rapports historiques entre mondes de la chasse, de l’agriculture et de la conservation.

Le castor en Écosse : l’importance du contexte historique

Deborah nous a ensuite emmenés en Ecosse, dans des zones humides et agricoles peuplées de castors. À travers cet exemple, c’est l’importance du contexte qu’elle a souhaité mettre en avant.

Crédit photo : Nature Scot.

Disparu au XVIe siècle, le castor fait l’objet de projets de réintroduction depuis les années 1990 en Écosse. Mais selon les territoires concernés et les modalités de retour des animaux, les réactions varient fortement.

Dans les zones humides de la région de Knapdale, le castor a été réintroduit de manière scientifique, cadrée et approuvée réglementairement (Coz et Young, 2020). En parallèle, des réintroductions accidentelles ont eu lieu dans des zones agricoles, au sein desquelles les populations de castors ont fortement augmenté. Ces réintroductions accidentelles ont ainsi suscité de fortes tensions, puisque cela impactait fortement les espaces agricoles (inondations, impacts économiques, évolution du paysage) (ibid.). Au-delà de ces impacts tangibles, Deborah montre que ces tensions dépendent des modalités de réintroduction, des relations entre les différents acteurs et de leurs rapports à la nature et aux paysages, ainsi que de l’histoire foncière et sociale locale.

Autrement dit : on ne peut pas comprendre les réactions face à une espèce sans prendre en compte l’histoire des territoires concernés.

De la « gestion des dégâts » à une approche plus globale de la coexistence

À partir de ces exemples traités comme cas d’étude pour étudier les conflits, Deborah a souhaité mettre en avant ce que cela implique pour les disciplines qui s’intéressent aux conflits et à la coexistence avec la faune sauvage, et a souligné les évolutions au cours des dernières années. 

Longtemps, les politiques publiques se sont concentrées sur une vision très techniciste : identifier les dégâts causés par les animaux et trouver des solutions pour les limiter. Aujourd’hui, les recherches en sciences humaines et sociales invitent à adopter une approche plus holistique, intégrant les dimensions historiques, politiques, culturelles ou symboliques des conflits (Fletcher et Toncheva, 2021).

Le vocabulaire lui-même a changé. On parlait autrefois de « conflits entre humains et faune sauvage ». Désormais, les chercheurs et chercheuses évoquent davantage des conflits entre humain·es à propos de la faune sauvage. La notion de « coexistence » s’est également imposée (Pooley et al., 2021), qui associe plusieurs dimensions : une dimension écologique, liée au maintien des espèces ; une dimension sociale, autour de l’acceptation de leur présence ; et une dimension politique et de gouvernance, concernant les manières de vivre entre humains et humaines et d’agir collectivement (Linnell et al., 2025). Mais comme l’a rappelé Deborah, ce terme reste complexe à mobiliser : sur le terrain, les situations sont multiples, mouvantes, et souvent traversées de tensions.

Le rôle des connaissances pour vivre avec la biodiversité

La conférence s’est aussi penchée sur le rôle des connaissances scientifiques dans ces débats. Les données sont essentielles pour suivre les populations animales, comprendre les interactions ou orienter les politiques publiques. Mais elles peuvent également devenir des objets de controverse (Mauz et Granjou, 2007).

Crédit photo : CREA Mont-Blanc.

L’exemple du loup est particulièrement parlant : estimation des effectifs, modalités de retour des loups en France, effets des tirs létaux… autant de sujets qui alimentent les débats entre éleveurs et éleveuses, gestionnaires, scientifiques ou associations. Les savoirs (leur production, leur circulation) jouent donc un rôle important dans les controverses. Dans le même temps, la gestion nationale ou européenne des loups ne répond pas toujours ou totalement aux besoins des acteurs locaux.

Deborah a donc insisté sur un point clé : produire des connaissances ne suffit pas à résoudre les conflits. Cela peut même parfois déplacer les tensions vers d’autres sujets (Dumez et al., 2017). L’enjeu est aujourd’hui d’articuler ces connaissances avec des savoirs locaux, de terrain, en agrégeant des connaissances multiples. Les éleveur·euses, chasseurs, naturalistes ou habitant·es disposent d’expériences précieuses, souvent très fines, qui méritent d’être mieux articulées avec les approches scientifiques et institutionnelles (Chezel et Mounet, 2024).

Penser la coexistence sur le temps long

En conclusion, Deborah a rappelé l’importance du temps long, aussi bien pour étudier ces phénomènes que pour accompagner les dynamiques territoriales. Construire de la confiance entre acteur·ices demande du temps, de la stabilité et des espaces de dialogue durables. Lorsque les interlocuteur·ices changent constamment, ces relations deviennent plus difficiles à maintenir.

Enfin, la conférence s’est terminée sur une réflexion plus éthique : dans nos manières de penser la conservation, nous raisonnons souvent à l’échelle des populations ou des espèces, mais beaucoup plus rarement à celle des individus. Que signifie, par exemple, équiper un animal d’un collier GPS ? Quels compromis sommes-nous prêt·es à accepter au nom de la production de connaissances ou de la coexistence ?

Autant de questions qui rappellent que les relations entre humain·es et faune sauvage ne relèvent jamais uniquement de l’écologie, mais aussi de choix sociaux, politiques et éthiques.

Bibliographie

Chezel Edith et Mounet Coralie, 2024, Habiter avec les loups : récits d’enquête en Belledonne, Lyon, Libel.

Coz Deborah, 2024, Humain·es, bêtes noires et dames grises : géographie plurielle des relations entre humain·es et faune sauvage dans le grand delta du Rhône, Thèse de doctorat en géographie, Université de Montpellier.

Coz Deborah et Young Juliette, 2020, « Conflicts over wildlife conservation: Learning from the reintroduction of beavers in Scotland », People and Nature, vol. 2, n° 2, p. 406‑419

Dumez Richard et al., 2017, Expertise scientifique collective sur les aspects sociologiques, culturels et ethnologiques de la présence du loup en France, Expertise pour le Ministère de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer, Paris, Muséum national d’Histoire naturelle.

Fletcher Robert et Toncheva Svetoslava, 2021, « The political economy of human-wildlife conflict and coexistence », Biological Conservation, vol. 260, p. 109216.

Linnell John D. C et al., 2025, Conceptualising coexistence with large carnivores in Europe, Report to the European Commission, Large Carnivore Initiative for Europe and Instituto di Ecologia Applicata.

Mauz Isabelle et Granjou Celine, 2007, « L’incertitude scientifique explique-t-elle la défiance ? Le cas de la réception des résultats du suivi scientifique du loup », Incertitude et environnement. La fin des certitudes scientifiques, P. Allard, D. Fox et B. Picon éd., Aix-en-Provence, Edisud, p. 383‑396.

Micoud André et Bobbé Sophie, 2006, « Une gestion durable des espèces animales est-elle possible avec des catégories naturalisées ? », Natures Sciences Sociétés, Supp.1, p. 32‑35.

Mounet Coralie, 2008, « Vivre avec des animaux “à problème” », Revue de géographie alpine, vol. 3, n° 96, p. 55‑64.

Pooley Simon et al., 2021, « Rethinking the study of human–wildlife coexistence », Conservation Biology, vol. 35, n° 3, p. 784‑793.

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