Un avenir incertain pour le lagopède alpin

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Le lagopède alpin, oiseau emblématique des milieux d’altitude, risque de perdre plus de 90% de son habitat d’ici 2090 sous les effets du changement climatique. Brad Carlson, écologue au CREA Mont-Blanc, nous explique les raisons de cette disparition brutale dans le massif du Mont-Blanc.

Lagopède Alpin © Vicent Munier, source La Salamandre
Lagopède Alpin © Vincent Munier, source La Salamandre

Relique des périodes glaciaires plus froides, le lagopède alpin (Lagopus mutus helveticus) est un oiseau de montagne qui a besoin du froid pour se développer et se reproduire. Quand les grands glaciers de la dernière période glaciaire ont commencé à reculer il y a environ 10 000 ans, le lagopède s’est retrouvé coincé en altitude dans les Alpes et les Pyrénées sur des îlots d’habitat favorable caractérisés par un enneigement important et des températures basses. Si cette espèce a pu se déplacer et s’adapter pour survivre aux variations climatiques des 20 000 dernières années (Lagerholm et al. 2017), son avenir dans les Alpes est incertain dans les décennies à venir, à cause d’un réchauffement anticipé sans précédent en termes de rapidité et magnitude.

Plus de 90 % de l’habitat du lagopède alpin voué à disparaitre

Au CREA Mont-Blanc, et en collaboration avec des modélisateurs au Laboratoire d’Ecologie Alpine (LECA) à Grenoble, nous avons utilisé les derniers modèles climatiques pour prédire la distribution de plusieurs espèces, dont le lagopède, dans le massif du Mont-Blanc, et ceci jusqu’en 2090. Nous nous sommes basés sur un scénario probable qui prédit une augmentation des températures moyennes d’entre 3 et 5°C d’ici 2100. Les prévisions ne sont pas optimistes : dans le massif, le lagopède risque de perdre 60% de son habitat d’ici 2050 et presque la totalité (plus de 90%) d’ici 2090. Ces chiffres sont en accord avec d’autres études menées en Europe, qui prédisent une perte d’habitat entre 63 et 98% du lagopède pour la période 2070-2100 (Revermann et al. 2012 ; Virkkala et al. 2008).

Modélisation de l'évolution de l'habitat du lagopède alpin jusqu'en 2090 © CREA Mont-Blanc - photo Jacques Blanc, Parc National de la Vanoise
Modélisation de l’évolution de l’habitat du lagopède alpin jusqu’en 2090 © CREA Mont-Blanc – photo Jacques Blanc, Parc National de la Vanoise

 

Les causes : changement climatique, topographie et dérangement humain

Les raisons expliquant cette disparition brutale sont multiples. En plus du réchauffement et de la réduction d’enneigement associée qui réduit la surface de son habitat favorable, la topographie du massif ne joue pas en sa faveur : les parois raides et glaciaires du massif limitent sa remontée en altitude. Même si le recul glaciaire, notamment d’ici 2050, créera quelques nouveaux habitats potentiels, ceci ne sera pas suffisant à priori pour temporiser la perte de milieux favorables. Dépendant de la végétation pour se nourrir, le lagopède sera également contraint par la vitesse à laquelle les plantes alpines remontent et colonisent des nouveaux habitats plus hauts en altitude. Enfin, même si la présence de skieurs et d’alpinistes n’est pas considérée dans les modèles, le dérangement humain est un facteur aggravant qui coûte cher au lagopède sur le plan énergétique, et qui contribue déjà au déclin des populations de lagopède en Haute Savoie.

Une question à laquelle nous sommes souvent confrontés au CREA Mont-Blanc : et alors ? D’abord, le premier argument vient de la biologie de la conservation : c’est une espèce emblématique des grandes périodes glaciaires, avec un patrimoine génétique et un parcours biogéographique qui sont uniques, et qui contribue à la biodiversité de nos régions alpines. Ensuite, au même titre que le recul des glaciers ou la fonte du permafrost, la disparition rapide de certaines espèces tel le lagopède nous fournit un indicateur, un effet tangible, de l’impact du changement climatique dans les montagnes qui nous entourent. Enfin, il s’agit d’une espèce qui nous émerveille par sa simple présence là-haut, même si on ne la voit pas tous les jours, comme en témoigne le film qui vient de sortir, « Origines : La faune venue du froid » réalisé par Daniel Rodrigues,

Pour en savoir plus sur l’avenir des espèces dans le massif du Mont-Blanc : Répartition des espèces – Atlas du Mont-Blanc

 

Rédaction et analyse

Brad Carlson

 

Partenaires

Wilfried Thuiller (DR CNRS) – Laboratoire d’Écologie Alpine, Grenoble

Laboratoire d'Écologie alpine

 

 

Références

Lagerholm, V. K., Sandoval‐Castellanos, E., Vaniscotte, A., Potapova, O. R., Tomek, T., Bochenski, Z. M., & Dalén, L. (2017). Range shifts or extinction? Ancient DNA and distribution modelling reveal past and future responses to climate warming in cold‐adapted birds. Global Change Biology, 23(4), 1425-1435.

Novoa, C., Desmet, J.-F, Muffat-Joly, B., Arvin-Bérod, M., Belleau, E., Birck, C., & Losinger, I. (2014). Le lagopède alpin en Haute Savoie, biologie des populations et impact des activités humaines. Publication ONCFS/Asters/GRIFEM, 64 pages.

Revermann, R., Schmid, H., Zbinden, N., Spaar, R., & Schröder, B. (2012). Habitat at the mountain tops: how long can Rock Ptarmigan (Lagopus muta helvetica) survive rapid climate change in the Swiss Alps? A multi-scale approach. Journal of Ornithology, 153(3), 891-905.

Virkkala, R., Heikkinen, R. K., Leikola, N., & Luoto, M. (2008). Projected large-scale range reductions of northern-boreal land bird species due to climate change. Biological Conservation, 141(5), 1343-1353.

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