La dégradation du permafrost : des enjeux de territoire

La géomorphologie du massif du Mont Blanc et ses évolutions face au changement climatique pose de nombreuses questions aux chercheurs et aux décideurs du territoire. Différentes études permettent de mieux comprendre ces mécanismes et d’essayer de prévenir les risques. Retour sur le Science Sandwich de mai avec Ludovic Ravanel.

ñvolution des paysages géomorphologiques du Massif du Mont-Blanc © LRavanel
Évolution des paysages géomorphologiques du Massif du Mont-Blanc © LRavanel

 

Géomorphologue chargé de recherche au CNRS, Ludovic Ravanel travaille pour le laboratoire EDYTEM sur des thématiques pluridisciplinaires liées aux dynamiques de la haute montagne. Stabilité des infrastructures, morphodynamique de versant, relation entre changement climatique et déstabilisations rocheuses, questions sociétales liées à l’alpinisme, évolution des sites touristiques glaciaires… autant de thématiques à forts enjeux pour le territoire chamoniard.

Dégradation du permafrost : quand le ciment des montagnes faiblit

On sait que le climat se réchauffe beaucoup plus vite dans les Alpes qu’ailleurs dans le monde et que ce réchauffement est encore plus marqué l’hiver. La glace est mise à mal par des températures toujours plus extrêmes alors qu’elle tient un rôle primordial en montagne : la glace interne assure le rôle de ciment dans la roche et la glace de surface reflète les rayons du soleil et maintient des températures locales basses. Le permafrost, cet état thermique des montagnes, ne permet plus à la glace d’assurer son rôle de ciment et de « climatiseur ». On observe ainsi une augmentation des écroulements et avalanches rocheuses dans de nombreux massifs de haute montagne à travers le monde.

Avec l’appui de nombreux exemples, Ludovic Ravanel a expliqué à la vingtaine de personnes présente les enjeux liés à la diminution de la couverture de glace sur des lieux emblématiques de la région : le Linceul (face nord des Grandes Jorasses), la Tour ronde (entre le col du Géant et le Mont Maudit) ou la face Nord des Grands Charmoz, qui a perdu l’intégralité de sa couverture glacio-nivale pour la première fois en août 2017, sans oublier le glacier de Taconnaz ou l’Aiguille du Midi.

À Chamonix : de gros enjeux de territoire

Dans la vallée de Chamonix, les chercheurs collectent des données depuis de nombreuses décennies. Différentes équipes de recherche suivent les glaciers, en particulier lorsque des problématiques de risque sur le territoire entrent en jeu.

Quand les glaciers se réchauffent

Il existe deux types de glacier du point de vue de leur température : les glaciers froids (à températures négatives) dont la glace adhère solidement à la roche et les glaciers tempérés (0° C) qui glissent sur la roche. Dans le massif du Mont-Blanc, le glacier de Taconnaz a atteint une température de -1,5 à -1,8° C. Il est possiblement sur le point de se déstabiliser et fait donc l’objet d’un suivi rapproché de la part de l’IGE de Grenoble. Plusieurs centaines de milliers de m3 de glace pourraient se décrocher et alimenter le paravalanche situé en contrebas.

Écroulements rocheux : des outils pour prévenir les risques

Ludovic Ravanel aborde rapidement de nombreuses thématiques, comme les éboulements dans les moraines latérales des glaciers. Malgré la densité du discours, le public est attentif et pose plusieurs questions, surtout liées aux enjeux de territoire. Les évolutions rapides, et en particulier les éboulements dans les zones péri-urbaines, provoquent quelques inquiétudes dans l’assemblée.

Plusieurs secteurs du massif du Mont-Blanc permettent de surveiller ces évolutions. Des extensomètres mesurent par exemple l’écartement de fractures qui bougent sans cesse sans forcément provoquer une déstabilisation. Les mécanismes de ces mouvements sont complexes et les chercheurs ne possèdent pas encore toutes les clés pour en comprendre les modalités.

 

Écroulement d’Évolène (Suisse): quelques milliers de m3 se détachent de la paroi. On peut imaginer la violence du choc lorsque plusieurs millions de m3 se détachent. L’extensomètre installé dans la fissure avait prédit l’instabilité rocheuse et des géologues ont pu filmer la chute.

 

Mer de Glace : une course à l’échelle sans fin

Garantir l’ouverture des sites touristiques de plus en plus difficiles d’accès représente un grand enjeu pour les décideurs du territoire. Rive droite de la Mer de Glace, la Communauté de Communes est obligée de rajouter chaque année plusieurs dizaines de mètres d’échelle pour garantir l’accès aux refuges. Le recul du glacier pose des questions sérieuses de sécurité et de responsabilité. Sera-t-on un jour obligé de démonter tous les équipements, empêchant ainsi l’accès aux sites ? Dans une zone qui représente le berceau de l’alpinisme, c’est une question qui n’est pas prise à la légère.

Les sciences participatives pour comprendre et prévenir les risques

Face ouest des Drus en juin 2005 : 292 000 m3 de roches s’écroulent en quelques heures. Cette estimation a été faite grâce aux sciences participatives. Un modèle 3D à haute résolution a été construit à partir des photos d’avant l’éboulement collectées localement auprès de participants bénévoles. En comparant les données avec un modèle 3D actuel, les chercheurs ont pu définir précisément le volume qui s’est détaché, jusqu’alors sous-estimé.

Pour répondre au besoin grandissant de « surveiller » la montagne, de plus en plus de dispositifs scientifiques sont installés. Une quarantaine de capteurs de température, situés dans tout le massif du Mont-Blanc, surveillent en permanence le permafrost. Mais ces dispositifs ne suffisent pas et grâce à une application mobile participative, plusieurs dizaines d’évènements sont documentés chaque année. Le réseau d’observation OBS-ALP, mis en place en collaboration avec La Chamoniarde (Société de prévention et de secours en montagne de Chamonix), recense tous les évènements : avalanches, avalanches de glaces, éboulements, pluies torrentielles… Les chercheurs et professionnels de la sécurité en montagne donnent librement accès à l’état de la montagne aux utilisateurs et, en échange, les alpinistes peuvent renseigner les phénomènes qu’ils observent.

On est capable aujourd’hui de faire des projections pour cartographier quelles seront dans le futur les zones les plus risquées, mais la structure interne des roches et du permafrost est encore mal connue. Les recherches continuent.

 

Rédaction : Charlotte Mader


Pour en savoir plus

5th European Conference on permafrost (EUCOP 2018), à Chamonix du 23 juin au 1er juillet 2018

Tout le programme 2018 des Science sandwich

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