Climat des alpes : hier, aujourd’hui… et demain ?

« Mardi paléoclimatologie » ! Le Science Sandwich d’avril était à nouveau consacré au climat, mais cette fois sur la façon dont les climats passés nous aident à anticiper les climats futurs. Anne Kress, collaboratrice du CREA Mont-Blanc de l’Université des sciences appliquées Weihenstephan-Triesdorf (Allemagne) a animé les échanges.

 

Écosystème alpin à la limite altitudinale de la forêt (mélèzes) © CREA Mont-Blanc
Paysage alpin d’aujourd’hui avec son écosystème caractéristique de la limite altitudinale de la forêt © CREA Mont-Blanc

 

Malgré un temps magnifique, une dizaine de participants ont résisté à l’appel du printemps pour rejoindre l’Observatoire du Mont-Blanc le temps du déjeuner. De joyeux bavardages annoncent un quatrième Science Sandwich convivial et décontracté alors que chacun s’affaire pour préparer son pique-nique. Il est 12h30 quand Anne Kress se présente, avec un français presque parfait à l’accent germanique. Climatologue et enseignante à l’Université des sciences appliquées Weihenstephan-Triesdorf de Freising (Allemagne), la chercheuse s’apprête à éclairer une question centrale en climatologie : comment est-il possible de connaitre les climats passés et, plus surprenant encore, de connaitre les climats futurs ?

Paléoclimatologie

La Paléoclimatologie est l’étude des climats passés et de leurs variations. Si Anne Kress peut en parler avec assurance, c’est parce qu’elle a consacré son doctorat à la paléoclimatologie et en particulier à la reconstitution des climats passés d’Europe.

Malheureusement, il est impossible d’observer directement les climats passés. Cependant, il existe un grand nombre d’indices qui nous permettent de déduire quels étaient les climats à des périodes données. Pour ce faire, on utilise ce que l’on appelle des « proxys », des indicateurs comme les pollens, les cernes des arbres, les coquillages, les sédiments des lacs, les carottes glacières… Ces proxys sont parfois difficiles à trouver, surtout lorsque l’on s’intéresse à des périodes très éloignées.

Le mélèze : témoin des climats passés

Dans ses recherches, Anne Kress s’est intéressée au mélèze, une essence d’arbre présente à haute altitude. C’est « son proxy », étudié parmi de nombreux autres indicateurs dans un projet européen en association avec 39 partenaires à travers toute l’Europe. Les échantillons de mélèze ont été prélevés dans le Valais suisse, sur des arbres vivants (échantillonnage en altitude) ou des arbres morts (poutres de chalets anciens). Anne Kress a étudié en particulier les pourcentages de différents isotopes stables de carbone (C16 et C18) et d’oxygène (O16 et 018) présents dans la cellulose des cernes du bois. Par exemple, plus le climat est chaud et sec, plus la proportion de C18 sera importante dans la cellulose des arbres. Ce sont plus de 10 000 échantillons qui ont été analysés un à un, en utilisant des techniques qui nécessitent plusieurs manipulations manuelles et automatisées pendant 3 ans.

Étude des climats passés grâce au mélèze © AKress
Étude des climats passés grâce au mélèze © AKress

 

Les études de ces isotopes dans les cernes ont montré que le mélèze est très sensible à l’humidité (carbone) et à la durée d’ensoleillement (oxygène). Ces informations sont rares et précieuses pour des proxys climatiques. En effet, un climat très chaud et humide est beaucoup plus clément pour une société, plus propice à l’agriculture, qu’un climat chaud mais très sec. Ces études ont permis de démontrer que la période médiévale était plutôt humide, le « petit âge de glace » plutôt sec et nuageux et le réchauffement récent plutôt sec et nuageux également. Tous ces éléments contribuent à mieux comprendre les climats passés en Europe et à améliorer les modèles climatiques futurs.

Climats futurs

Après sa thèse, fascinée par ces éléments et avec la volonté de les exploiter à des fins utiles, Anne Kress s’est lancée dans un post-doctorat pour se consacrer à l’établissement de modèles climatiques futurs. Avec son équipe, elle a travaillé sur 8 modèles climatiques globaux et 12 modèles régionaux. Ces modèles climatiques permettent de construire des modèles de distribution des espèces pour imaginer quels seront les paysages de demain en Suisse et dans les Alpes.

Évolution des températures et des précipitations en Suisse © AKress / CH2011
Évolution des températures et des précipitations en Suisse © AKress / CH2011

 

Les scénarios du changement climatique en Suisse (« CH2011 ») sont sans appel : les projections indiquent que, au cours du XXIe siècle, le climat suisse déviera de manière significative de ce qu’il a été par le passé et de ce qu’il est actuellement :

  • la température moyenne va très probablement augmenter dans toutes les régions et pour toutes les saisons,
  • les précipitations estivales moyennes vont probablement diminuer d’ici la fin du siècle dans toute la Suisse, alors qu’en hiver elles vont probablement augmenter dans le sud du pays,
  • dans les autres régions et pour les autres saisons, les modèles indiquent que les précipitations moyennes pourraient soit augmenter, soit diminuer.

Agir pour demain

Face au constat que les climatologues peinent à faire entendre les résultats de leurs recherches auprès de la société (décideurs et grand-public), Anne Kress s’est tournée vers les sciences appliquées. Sa double casquette d’ingénieur et de chercheuse lui a ouvert les portes des énergies renouvelables et elle a travaillé plusieurs années au service d’une entreprise suisse. Elle s’est ensuite à nouveau tournée vers l’université où elle enseigne désormais les sciences appliquées.

Anne Kress est très engagée auprès des étudiants et persuadée que la mise en place de méthodes d’apprentissage et de diffusion des sciences innovantes est primordiale pour favoriser l’implication citoyenne. Les résultats de la recherche scientifique doivent être écoutés, entendus et servir de base pour des prises de décision politiques à grand échelle.

Le CREA Mont-Blanc devrait accueillir durant l’année universitaire 2018/2019 un groupe d’étudiants allemands de l’Université des sciences appliquées Weihenstephan-Triesdorf de Freising afin de les former aux méthodes de suivi de terrain pour étudier l’impact du changement climatique sur la faune et la flore de montagne.

 

Rédaction : Charlotte Mader

 

 


Anne Kress, , climatologue à Université des sciences appliquées Weihenstephan-Triesdorf de Freising (Allemagne)
Anne Kress, climatologue

Pour en savoir plus

Découvrez le module de visualisation en direct Climat en live de l’Atlas du Mont-Blanc pour explorer les données de températures des Alpes

Vous voulez aller plus loin ? Comparez les données en fonction de l’altitude et entre les années sur l’Atlas interactif

Retrouvez toutes les dates et thématiques des Science sandwichs à venir dans le programme 2018 !

La page personnelle d’Anne Kress sur le site Internet de l’Université des sciences appliquées Weihenstephan-Triesdorf de Freising (Allemagne)

Suivez-nous sur les réseaux :

Laissez un commentaire